Top 10 2021

Titane

Comme à chaque année depuis l’existence de ce blogue, je vous présente mes coups de coeur du côté des longs métrages. Faire un top 10 des meilleurs films, c’est aussi établir des règles d’éligibilité afin de rendre le tout le plus clair possible. Les films sont choisis cette année parmi ceux sortis en 2021 dans les cinémas québécois. Je me dois donc d’exclure les longs métrages présentés en festivals ou déjà sorti dans les pays où ils ont été réalisés et les films offerts directement en ligne. Bref, voici mes coups de coeur de 2021 en espérant que nous trouverons là un terrain d’entente ou que ces titres piqueront votre curiosité et que vous serez tenté de les visionner dans les prochaines semaines.

P.-S. : Le site ouvoir.ca vous aidera à vérifier la disponibilité des titres en salle ou en ligne.

1- Titane : Véritable hommage au cinéma de David Cronenberg, ce deuxième long métrage de la Française Julia Ducournau (Grave) questionne, remue, perturbe et fascine ceux qui le visionnent. On aime ou pas, mais dans les rôles principaux, Agathe Rousselle et Vincent Lindon se donnent corps et âme devant la caméra.

2- Martin Eden : Ce long métrage d’une grande beauté est ma plus grande surprise de l’année. Ces images d’autrefois insérées dans le récit, cette Italie plus belle que jamais et ces personnages qui semblent sortir de photos d’époque charment à coup sûr. Une adaptation touchante et poétique du roman de Jack London par Pietro Marcello.

Lamb

3- Lamb : Dépaysant et déstabilisant, ce sont les deux mots qui résument le mieux ce film islandais mettant en vedette Noomi Rapace. Un couple, éleveur de moutons, doit s’occuper d’un agnelet orphelin. L’arrivée du déluré frangin et l’étrange menace qui plane sur la vallée auront tôt fait d’obscurcir le paisible quotidien du couple.

4- Stillwater : Selon moi, Matt Damon trouve dans ce drame son plus beau rôle en carrière. Il y joue un père qui tente de faire innocenter sa fille emprisonnée à Marseille. Un film humaniste sur le clash culturel profond qui oppose l’Europe aux États-Unis.

5- Nomadland : Rien à ajouter sur Nomadland sorti au début de 2021. Une oeuvre aux images stupéfiantes dépeignant l’Amérique profonde, un film réalisé avec subtilité par Chloé Zhao, avec en son coeur la toujours excellente Frances McDormand.

6- Boîte noire : Le meilleur suspense de l’année vient de France. On y suit l’investigation minutieuse qui fait suite à un accident d’avion. On pense à The Conversation et à Blow Up tellement ce film nous démontre par l’ouïe tout le travail obsessionnel d’enquête du personnage principal joué habilement par Pierre Niney.

Mandibules

7- Mandibules : La meilleure comédie de l’année vient-elle de France? Oui, si on aime le burlesque, l’absurde, l’humour potache provenant du champ gauche et qui émerge de la série Z sans pudeur. Le récit relate les efforts d’un tandem de perdants tentant de domestiquer une mouche géante. Adèle Exarchopoulos y crie sans arrêt. On l’écoute et on rigole ou on pèse sur mute.

8- Dune : Denis Villeneuve a réalisé l’un des meilleurs, sinon le meilleur film de science-fiction du XXIe siècle (jusqu’ici du moins). Le pari était grand et même les amateurs des romans ont généralement été charmés par son adaptation.

9- Flee : Un film d’animation danois, tourné en plusieurs langues, mi-documentaire, mi-fiction, qui nous raconte l’histoire touchante d’un jeune exilé afghan homosexuel. À voir.

10- Promising Young Woman : Un film hybride. Par moments drôle, frôlant l’horreur, devenant un film de vengeance, mais aussi teinté de romantisme. Mais étrangement, ça fonctionne surtout grâce au scénario qui surprend et au talent de Carey Mulligan, l’une des meilleures actrices de sa génération.

Et comme épilogue, voici quelques mentions de films qui m’ont aussi marqué en 2021 :

The Velvet Underground

1- Sin La Habana : Hélas passé un peu inaperçu, ce drame est mon film québécois de l’année. Bien scénarisé, bien interprété, bien réalisé.

2- The Velvet Underground : Oui, il y a eu la série documentaire sur les Beatles mais ce documentaire de deux heures sur le groupe mené par John Cale et Lou Reed est assez intense. À l’image de leur musique finalement. Bravo Todd Haynes ! Documentaire lancé sur la plateforme Apple TV.

3- The Killing of Two Lovers : Le plus beau petit film indépendant américain de l’année. Une histoire de séparation d’un couple avec enfants. Une oeuvre âpre, aride mais aussi très touchante. Sorti en salles aux États-Unis, inédit au Québec.

4- Médecin de nuit : Le meilleur long métrage français de l’année donnant le meilleur rôle en carrière à Vincent Macaigne qui joue un médecin visitant ses clients, la nuit, en voiture, à travers Paris. Une sorte de Taxi Driver sous médication. Sorti en ligne au Québec.

5- Carne y Arena : Alejandro González Inárritu avait présenté ce court métrage tourné en réalité virtuelle au Festival de Cannes et L’Arsenal, à Montréal, a eu le bonheur de le diffuser durant quelques semaines en 2021. Une oeuvre qui frappe fort en présentant le destin des migrants latino-américains à la frontière du Mexique et des États-Unis. L’expression « oeuvre immersive » pour ce court métrage n’a jamais été aussi juste.

Décembre 2021 en dix titres

Décembre, c’est un mois qui mélange pour le mieux les films de pur divertissement et les longs métrages dits oscarisables. Si du côté de Québec, certains titres honorés en festival ne pourront être visionnés qu’en ligne comme The Power of th Dog et The Lost Daughter, nous pourrons heureusement voir sur grand écran des oeuvres fort attendues de cinéastes de renom comme Paul Thomas Anderson, Steven Spielberg et Guillermo del Toro. Nous serons également curieux de voir Joaquin Phoenix dans C’mon C’mon et Michael B. Jordan dans A Journal for Jordan. On se croisera aussi les doigts pour avoir la chance de voir à Québec Flee, documentaire d’animation dont on dit le plus grand bien et qui sera le candidat du Danemark pour les Oscars 2022. Mais bref, voici les dix films à voir au cinéma et qui attirent le plus mon attention ce mois-ci.

Nightmare Alley de Guillermo Del Toro.

1- Nightmare Alley (Ruelle de cauchemar) : Bradley Cooper, Rooney Mara, Cate Blanchett, Willem Dafoe et Toni Collette sont dirigés par Guillermo del Toro dans ce film d’horreur se déroulant dans le milieu forain. La bande-annonce donne le ton pour aller faire un tour de manège vers les ténèbres.

2- The Tragedy of Macbeth (Macbeth) : Joel Coen revisite Shakespeare (sans la participation de son frère Ethan) en offrant le premier rôle à Denzel Washington qui, selon la rumeur, serait remarquable dans le rôle du futur roi d’Écosse. On le verra aux côtés de la toujours excellente Frances McDormand, conjointe du réalisateur devant l’Éternel.

3- Red Rocket (Fusée rouge) : Difficile de passer à côté de la nouvelle réalisation de Sean S. Baker (Tangerine et The Florida Project). Le cinéaste nous raconte ici la destinée de Mikey, ex-star du porno, qui retourne vivre dans son Texas natal, sans le sou et trouvant refuge chez son ex-femme.

4- Spider-Man: No Way Home (Spider-Man : sans retour) : Tom Holland enfile de nouveau le costume de l’homme-araignée et demande l’aide du docteur Strange et de sa magie afin de retrouver un semblant d’anonymat. Mais les choses tourneront mal, allant même jusqu’à faire réapparaître plusieurs de ses ennemis jurés dont le docteur Octopus, toujours joué par le suave Alfred Molina.

5- Au revoir le bonheur : Cette comédie québécoise du temps des Fêtes est signée par Ken Scott qui, pour l’occasion, réunit aux îles de la Madeleine Patrice Robitaille, Louis Morissette, Antoine Bertrand et François Arnaud. Les acteurs joueront quatre frères devant répandre les cendres de leur défunt père aux Îles. Mais encore faut-il qu’ils retrouvent les dites cendres qui, malencontreusement, viennent de disparaître.

6- West Side Story : Steven Spielberg est à la barre de cette nouvelle version d’une des plus grandes comédies musicales de l’histoire d’Hollywood. Son initiative permettra à une toute nouvelle génération de spectateurs de découvrir cet univers de musique et de chorégraphies colorant le New York des années 50 sur fond de romance et de guerre de gangs.

West Side Story réalisé par Steven Spielberg

7- The King’s Man (Kingsman : première mission) : Les deux premiers films étaient tout aussi efficaces que réussis. Cette fois, on plonge dans un antépisode qui nous amène dans les coulisses de la création de l’agence d’espionnage britannique. Ralph Fiennes, Gemma Arterton et Daniel Brühl en sont les têtes d’affiche.

8- The Matrix Resurrections : (La Matrice : résurrections) : Lana Wachowski part en solo, mais sans l’apport de sa soeur Lilly pour nous offrir ce quatrième volet des aventures de Neo, toujours joué par Keanu Reeves. Le héros devra retrouver la mémoire pour mieux repartir au combat dans un élan ultime de rébellion face à la Matrice et ses sombres sbires.

9- Benedetta : Dans ce drame historique se déroulant au XVIIe siècle, Virginie Efira personnifie une nonne italienne, Benedetta Carlini, qui affirme voir Jésus en apparitions tout en entretenant une liaison secrète et torride avec une jeune soeur du même couvent. Paul Verhoeven, habitué aux films sulfureux, réalise ce drame historique, biographique et saphique sur cette mystique toscane appelée à finir ses jours en prison.

10- Licorice Pizza (Rêver grand) : Début des années 70, à Los Angeles, un étudiant rêvant de devenir acteur (Cooper Hoffman) rencontre une jeune photographe (Alana Haim) et se lance avec elle dans la vente de matelas d’eau. Ensemble, ils font la rencontre à Hollywood d’un producteur (Bradley Cooper) et d’un acteur célèbre (Sean Penn) tout en s’impliquant dans la campagne d’un candidat aux élections (Benny Safdie). Et on allait oublier de souligner que c’est Paul Thomas Anderson qui est aux commandes de tout ça. Dire qu’on a hâte est un euphémisme.

Oscars 2022, les prévisions se pointent

Variety, le magazine américain spécialisé en cinéma, vient de publier sa liste de prédictions concernant les films et les artisans du cinéma qui, selon leurs experts, seront nommés dans les différentes catégories lors de la prochaine cérémonie des Oscars qui aura lieu le dimanche 27 mars 2022. Leur liste exhaustive nous donne un réel aperçu de l’année qui vient de passer en matière de films à rattraper et sur les sorties à mettre à notre agenda, longs métrages qui prendront l’affiche dans les prochaines semaines afin d’être éligibles selon les règlements de l’Académie. Voici en gros les films (et l’info sur leurs sorties) et les artistes qui retiennent présentement l’attention des journalistes de Variety dans les principales catégories.

Tout d’abord, comme Meilleur film de l’année, les titres mentionnés sont Belfast (en salle), Coda (en ligne), Dune (en salle), King Richard (en salle), Licorice Pizza (sortie prévue en salle à Noël), The Lost Daughter (en décembre sur Netflix), The Power of the Dog (1er décembre sur Netflix), Nightmare Alley (sortie prévue en salle en décembre), tick, tick…Boom! (en ligne), The Tragedy of Macbeth (sortie en salle prévue le 31 décembre).

Penélope Cruz dans Mères parallèles

Comme actrices, se feraient la lutte Jessica Chastain (The Eyes of Tammy Faye, en ligne), Olivia Colman (The Lost Daughter), Penélope Cruz (Mères parallèles, sortie prévue en salle en janvier), Lady Gaga (House of Gucci, en salle le 24 novembre), Kristen Stewart (Spencer, en salle) se feront compétition pendant que chez les acteurs, on retrouverait nommés Clifton Collins Jr. (Jockey, sortie en salle prévu en janvier), Benedict Cumberbatch (The Power of the Dog), Andrew Garfield (tick, tick…Boom!), Will Smith (King Richard), Denzel Washington (The Tragedy of Macbeth).

Du côté de la réalisation, la compétition opposerait Paul Thomas Anderson (Licorice Pizza), Jane Campion (The Power of the Dog), Kenneth Branagh (Belfast), Denis Villeneuve (Dune) et Reinaldo Marcus Green (King Richard). puis comme Meilleur film international, les titres retenus seraient Compartiment no 6 (Finlande, sortie en salle prévue cet hiver), The Hand of God (Italie, sur Netflix en décembre), Un héros (Iran, sortie en salle prévue en janvier), Julie (en 12 chapitres) (Norvège, sortie en salle prévue en février) et Flee (Danemark, sortie en salle prévue à la mi-décembre) qui, remarquablement, se retrouve aussi nommé comme meilleur documentaire et meilleur film d’animation. Les Oiseaux ivres, lui, à titre de représentant canadien, serait hélas laissé de côté.

Toutes les autres catégories font aussi l’objet de prédictions et dans celles-ci la surprise pour le Québec provient de la section Meilleur court métrage de fiction dans laquelle Les Grandes Claques réalisé par Annie St-Pierre se retrouverait finaliste. Ce sera définitivement à surveiller.

Bref, tant de films restent à voir ici au Québec, car leurs sorties étant prévues en décembre, voire janvier prochain, qu’il apparaît difficile de dire pour l’instant qui sont les grands absents de ces listes si ce n’est que Matt Damon et Oscar Isaac, tous deux respectivement formidables dans Stillwater et The Card Counter, semblent écartés. Notons également que le film de Jane Campion, The Power of the Dog, est une coproduction québécoise grâce à l’apport du producteur Roger Frappier. Rappelons enfin que la cérémonie des Oscars aura lieu cette année le dimanche 27 mars prochain et que les noms de tous les finalistes seront annoncés le 8 février au matin, heure du Québec. À suivre!

Papa, ce héros toxique

Avec Profession du père, le réalisateur Jean-Pierre Améris nous plonge dans les années 60, en France, nous faisant devenir les témoins de l’étrange quotidien d’Émile, un enfant de douze ans obnubilé par les histoires abracadabrantes de son père, un être narcissique et excentrique joué par un Benoît Poelvoorde en grande forme. Ce fabulateur et mythomane colérique s’applique à imposer une autorité toxique auprès de son fils et de son épouse. Peu à peu, ce jeu de dupes aura des conséquences qui iront bien au-delà du cadre familial. Aux côtés de Poelvoorde, Jules Lefebvre et Audrey Dana incarnent Émile et sa mère dans ce qu’on pourrait qualifier de conte cruel. Le cinéaste nous donne des détails sur la conception et le tournage de Profession du père, film qui prendra l’affiche le 12 novembre.

Le Clap : Votre film est l’adaptation du roman du même titre publié en 2015 par Sorj Chalandon. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce livre pour vouloir en faire l’adaptation?

Jean-Pierre Améris : J’ai toujours aimé les romans de Sorj Chalandon qui, il faut le rappeler, est un ancien reporter de guerre. Il aime la mystification et avec Profession du père, il racontait son enfance auprès d’un père totalement mythomane. En lisant ce livre, j’ai senti une proximité immédiate avec ce qu’il avait vécu et l’ambiance familiale tendue de ma propre enfance dans les années 60. Comme beaucoup d’enfants, Chalandon et moi avons vécu l’angoisse du retour à la maison liée à cette tension violente permanente qui provenait d’un père autoritaire et dictatorial. Bref, j’ai rencontré Sorj pour lui faire part de ma volonté d’adapter son roman, d’en faire un film, et il m’a encouragé à y intégrer mes propres souvenirs. Le film s’inspire donc et du roman et de ma jeunesse. D’ailleurs, en voyant le résultat, Sorj m’a avoué qu’à l’écran, c’était vraiment plus mes parents que les siens qui prenaient vie, surtout pour le personnage de la mère qui console son fils tout en étant terrorisée. Cela dit, mon film va au-delà des violences physiques envers un enfant, on est plus dans la folie psychologique. La névrose de nos parents n’est pas la nôtre. Les enfants sont des héros pour survivre aux maux de l’enfance, la violence parentale ou celle du milieu scolaire.

Le Clap : Vous dirigez pour une troisième fois Benoît Poelvoorde. Cette nouvelle collaboration devait être naturelle.

JPA : Oui, tout à fait. J’ai beaucoup d’admiration et d’affection pour Benoît. On a une grande confiance mutuelle depuis qu’on a tourné ensemble Les Émotifs anonymes. Il avait été merveilleux sur le plateau même s’il est, comme plusieurs comédiens, exubérant et qu’il parle fort. Il sait que j’aime chez lui sa façon de jouer un être plus fragile ou encore plus sombre. Pour son rôle dans Profession du père, je pensais à une image paternelle me rappelant celle d’Alberto Sordi et de Vittorio Gassman, ces grands acteurs italiens. Poelvoorde a ça en lui, cette grande vérité et ce sens du comique à l’italienne. Mais pour ne pas abîmer son image, son agent lui déconseillait d’accepter ce rôle de mythomane violent et raciste. Benoît a quand même foncé tête première. Il joue admirablement ce père, proche du mien, un tyran domestique qui humiliait ma mère et qui en voulait au monde entier. La grandeur des acteurs et des actrices, c’est d’embrasser la noirceur humaine. Benoît a le talent pour incarner de la meilleure des façons un personnage aussi horrible qu’il soit.

Jean-Pierre Améris, réalisateur.

Le Clap : Votre long métrage adopte la forme d’un conte cruel.

JPA : Oui, car je voulais montrer le point de vue de l’enfant vis-à-vis du père. Mais ce n’est pas un règlement de comptes, c’est fait avec amour. Quand on se lance dans un film avec un enfant comme personnage principal, il faut dénicher le jeune acteur qui réussira à trouver un écho dans ce rôle. Jules Lefebvre, qui était déjà très bon dans Duelles, m’a épaté lors de notre rencontre. Lors des essais, il était d’une telle vivacité devant la caméra, malin, joyeux et curieux à la fois. Mon travail de metteur en scène, c’était de bien le diriger. Avec un Jules fort à l’aise dans le rôle d’Émile, j’ai pu faire le film à hauteur d’enfant. C’était essentiel de raconter les choses selon la vision qu’a son personnage de la réalité.

Le Clap : Votre film reste en tête. On y repense longtemps, car ça demeure troublant comme histoire, comme aliénation familiale.

JPA : Et bien merci! J’ai reçu bien des commentaires en ce sens. Les spectateurs me disent qu’ils se reconnaissent soit dans la mère, le père ou l’enfant. Ce récit, ça touche à quelque chose d’assez émotif pour l’ensemble des gens qui voient le film.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

Dix longs métrages pour novembre 2021

Novembre sera aussi dynamique qu’octobre côté sorties en salle. Les Américains proposeront de nombreux blockbusters dont le nouveau Ghostbusters et King Richard avec Will Smith interprétant le père des soeurs Venus et Serena Williams. De France, on regardera de près Benoît Poelvoorde dans Profession du père et Karin Viard dans Tokyo Shaking. On se croise les doigts pour voir à Québec la nouvelle réalisation signée Jane Campion, Le Pouvoir du chien avec Benedict Cumberbatch. Les films familiaux Encanto de Disney et Clifford le célèbre chien attireront les plus jeunes pendant que l’excellent Joaquin Phoenix nous revient dans C’mon C’mon et qu’Éléonore Loiselle s’avère épatante de froideur dans le rôle d’une militaire dans le drame québécois Guerres. On se demandera aussi si on avait vraiment besoin d’un nouvel épisode de Resident Evil. Ah! Et j’allais oublier, il y a également Eternals, la nouveauté Marvel du mois, dont la grossière bande-annonce laisse présager le pire même si la surdouée Chloé Zhao est aux commandes. Bref, hormis cette pléthore de films, voici les dix titres à voir en priorité durant ce mois propice à la luminothérapie et à la cinéphilie.

1- L’Arracheuse de temps : Voici la troisième adaptation de l’univers de Fred Pellerin au cinéma. Cette fois-ci, Francis Leclerc (prenant la « relève » de Luc Picard) a profité d’un bon budget pour recréer le Québec des années 20 et 80 tout en nous plongeant avec faste dans l’imaginaire fantaisiste du conteur de Saint-Élie pour mieux nous raconter le combat de villageois contre la Mort.

2- Dehors, Serge, dehors : L’acteur Serge Thériault se terre dans sa demeure depuis de nombreuses années. Sa conjointe et ses voisins du dessous tentent tant bien que mal de le faire sortir de sa torpeur. Le documentaire se penche sur leurs efforts et leur bienveillance et a été réalisé pour aider ce comédien dont on s’ennuie à littéralement revenir à la vie.

3- Belfast : Kenneth Branagh réalise un film en noir et blanc, en grande partie autobiographique, narrant son enfance sur fond de tensions religieuses, politiques et sociales de la fin des années 60 en Irlande du Nord qui allaient mener à des manifestations et des affrontements sanglants.

4- France : Depuis quelques années, Bruno Dumont intègre avec bonheur davantage d’humour dans ses réalisations. On pense à P’tit Quinquin ou à Ma Loute. Il poursuit dans ce sentier avec France, tout en y ajoutant une critique acerbe du milieu médiatique par l’entremise des expériences d’une vedette du journalisme incarnée ici par Léa Seydoux avec, à ses côtés, la drolatique Blanche Gardin. On est très curieux de voir le résultat au grand écran.

5- Boîte noire : Assurément l’un des meilleurs suspenses de 2021! Ce film démontre l’obsession de Mathieu Vasseur, joué par Pierre Niney, un expert en sécurité aéronautique qui estime que le crash d’un avion survenu dans les Alpes pourrait ne pas être de nature accidentelle. Il mènera sa propre enquête sur ce que recèle ou non la boîte noire de l’avion, et ce, à ses risques et périls.

6- Aline : Avec humour et une réelle admiration pour son sujet, Valérie Lemercier relate avec une certaine liberté le parcours de Céline Dion en interprétant son alter ego Aline Dieu, une enfant douée pour le chant, partie de rien et prise sous l’aile protectrice de son gérant et futur mari qui la rendra célèbre.

7- Spencer : Après Jackie, on est très curieux de voir cette nouvelle biographie concoctée par le Chilien Pablo Larrain, cette fois-ci autour de celle qu’on surnommait affectueusement Lady Di. Kristen Stewart interprète la princesse qui, dans la tourmente des paparazzis, est définitivement partie trop tôt.

8- House of Gucci (La Saga Gucci) : Deux films en deux mois, c’est ce que nous offre Ridley Scott qui, après Le Dernier Duel en octobre, s’applique maintenant à raconter l’histoire de la richissime famille Gucci et l’assassinat, en 1995, de Maurizio alors à la tête de cet empire de produits de luxe. Adam Driver et Lady Gaga sont les têtes d’affiche, aux côtés d’Al Pacino, Salma Hayek et Jared Leto notamment.

9- Seules les bêtes : Dominik Moll nous avait épaté avec Harry, un ami qui vous veut du bien. Sa plus récente réalisation est tout aussi jouissive et de plus fort actuelle. Laure Calamy et Denis Ménochet évoluent dans cette comédie dramatique flirtant avec le thriller sur fond d’arnaque amoureuse sur Internet. À ne pas rater.

10- Une révision : Patrice Robitaille tient le premier rôle dans ce drame basé sur une demande de révision de note au collégial opposant un prof de philo à l’une de ses étudiantes, dossier qui se retrouvera au coeur d’une délicate polémique. Voici un film qui aborde des sujets d’actualité comme la censure, la bienveillance, la morale, la foi et l’inclusion sous fond d’enseignement supérieur. Un premier long métrage signé par Catherine Therrien.

Du Mexique au Québec, de l’aube au crépuscule

Voilà dix ans, le Montréalais d’origine serbe Ivan Grbovic sortait un premier long métrage intitulé Roméo Onze. Le film, bien que sorti discrètement, avait reçu de fort belles critiques. Sa nouvelle réalisation, Les Oiseaux ivres, devrait solidifier sa réputation de cinéaste sensible et talentueux, d’autant plus que son oeuvre représentera le Canada aux Oscars dans la catégorie du Meilleur film international. Mettant en vedette Jorge Antonio Guerrero (vu dans Roma), Hélène Florent, Claude Legault et Marine Johnson, Les Oiseaux ivres relate le parcours de Willy qui quitte le Mexique pour tenter de retrouver son amoureuse qui, pour mieux fuir un cartel de drogue, se serait réfugiée au Québec. Arrivé au pays, Willy travaillera sur une ferme tenue par un couple au bord de l’implosion, parents d’une adolescente révoltée. Le réalisateur nous donne des détails sur son récit aux multiples destinées.

Le Clap : Roméo Onze, votre premier long métrage, est sorti en 2011. Votre second, Les Oiseaux ivres, sort dix ans plus tard. Pourtant, vous n’avez pas chômé durant toutes ces années, non?

Ivan Grbovic : Non, car tout ce temps j’ai beaucoup travaillé en publicité, notamment en France et aux États-Unis. Il y a aussi le fait que j’ai eu des enfants et que j’aime prendre mon temps quand je me lance dans un projet filmique.

Ivan Grbovic, réalisateur.

Le Clap : Vous avez coscénarisé votre film avec votre conjointe Sara Mishara qui assure aussi la direction photo. Parlez-moi de ce qui vous a poussé à écrire sur les travailleurs latinos qui viennent sur nos fermes l’été.

IG : En 2005, je revenais d’un tournage et je suis passé par Saint-Rémi en Montérégie. Il y avait du brouillard et j’ai aperçu une centaine de travailleurs saisonniers devant une caisse populaire. Cette vision, c’était comme si j’avais traversé une frontière magique. En 2005, être témoin de ça, ça m’a causé un véritable choc. Aujourd’hui, ce phénomène est d’actualité, mais pas à l’époque. Ça a été comme une rencontre mystérieuse et c’est ce qui m’a inspiré pour écrire, petit à petit, cette histoire.

Le Clap : Votre acteur principal, formidable il faut le dire, Jorge Antonio Guerrero, a été vu dans Roma d’Alfonso Cuarón, un film de multiples fois récompensé et plébiscité. C’était un choix évident pour jouer Willy?

IG : La maison de production de Roma a été un de nos partenaires pour le casting. J’avais vu Roma et ça a adonné qu’ils nous l’ont proposé. Puis ça a été une évidence, car Jorge est comme un diamant brut. Il a un côté poétique et sensible et il aime jouer devant la caméra. En acceptant le rôle, il a découvert un univers, car il n’avait aucune idée de l’importance des travailleurs saisonniers au Québec. C’était émouvant pour lui de voir ces hommes et ces femmes se déplacer pour travailler de nombreux mois par année sur nos fermes.

Jorge Antonio Guerrero.

Le Clap : De très nombreuses scènes des Oiseaux ivres se déroulent à l’aube et au crépuscule, au moment où commence le travail des ouvriers et où il se termine. Ça donne des images spectaculaires et ça rappelle Les Moissons du ciel (Days of Heaven) de Terrence Malick, n’est-ce pas?

IG : Oui, j’avoue que Days of Heaven est une influence majeure pour la photographie du film. Sara et moi, nous étions têtus. Nous voulions absolument tourner de nombreuses scènes au crépuscule pour capter cette lumière unique. Donc, on pratiquait avec l’équipe de 13 h à 17 h puis après on tournait. On voulait donner un côté fugitif au film, aller vers une symbolique qui alterne entre le rêve et la réalité. Ça donne aussi une impression de grandeur au territoire québécois tout en évitant un certain misérabilisme.

Le Clap : L’histoire de Willy est centrale, mais il y a aussi celle du couple, formé par Claude Legault et Hélène Florent, qui se désagrège et celle de leur adolescente (Marine Johnson très intense) qui désire s’émanciper. Avez-vous eu peur de nous présenter trop de pistes à suivre narrativement?

Hélène Florent

IG : Mon professeur de scénarisation me disait de ne pas m’aventurer dans un film choral et pourtant c’est un peu ce que j’ai fait ici. Et c’est vrai qu’il y a un danger. Mais si le public embarque, ce que j’espère, au final, ce sera encore plus satisfaisant. Je pense que ça valait la peine d’explorer plusieurs histoires et d’aller à la rencontre de différents personnages.

Le Clap : Votre film vient d’être choisi pour représenter le Canada aux Oscars. Inévitablement, ça le fera davantage voyager. C’est un beau cadeau alors qu’il prend tout juste l’affiche au Québec.

IG : Oui! Je suis tellement content. Entre autres parce que davantage de gens seront curieux et iront voir le film. Je voulais faire un long métrage généreux et accessible et cette nomination-là va aider à le promouvoir. Claude Legault a justement vu le film hier pour la première fois et il a adoré la proposition. C’était important d’avoir un tel avis, car bien qu’acteur, Claude est aussi scénariste. Mais bref, mon film en étant nommé candidat canadien aux Oscars pourra davantage voyager. Et je suis très curieux de la possible réaction de gens qui le verront au Mexique, en Amérique latine et ailleurs. Car au-delà de l’aspect social lié aux travailleurs saisonniers, mon film est aussi très romantique!

NDLR : C’est le 21 décembre prochain que l’Académie des Oscars annoncera la première sélection de finalistes pour la catégorie du Meilleur film international.

Octobre 2021 en dix films

Octobre est toujours un beau mois de cinéma, car c’est le moment où on entre de plain-pied dans la saison des Oscars et où on nous propose des films s’étant démarqués dans les festivals (Cannes, Venise, Toronto). Cette année, octobre sera tout simplement étourdissant. Les films fantastiques, d’horreur et de science-fiction seront nombreux avec Antlers, Night Raiders, Venom 2, Halloween Kills et La Contemplation du mystère et, plus familial, avec The Addams Family 2. On surveillera aussi le documentaire québécois d’animation Archipel, le drame Bootlegger se déroulant sur une réserve autochtone avec Devery Jacobs et Pascale Bussières, la comédie d’horreur Brain Freeze avec Roy Dupuis, et enfin la performance de Benedict Cumberbatch dans The Electric Life of Louis Wain. À travers cette déferlante, voici les dix titres à surveiller de près!

1- Dune : Premier volet d’un dyptique réalisé par Denis Villeneuve sur l’oeuvre de Frank Herbert, cette production de science-fiction gargantuesque est assurément le film le plus attendu de l’année.

2- Soumissions : Dans sa demeure de campagne, Joseph séquestre son jeune fils. Il en veut à la mère de ce dernier pour leur séparation acrimonieuse. Pour ce drame familial entièrement d’actualité, le cinéaste Emmanuel Tardif a fait confiance aux acteurs Martin Dubreuil et Charlotte Aubin pour incarner des personnages pris dans un engrenage oppressant.

3- Titane : Gagnant de la Palme d’or lors du plus récent Festival de Cannes, ce deuxième long métrage de Julia Ducournau serait encore plus intense que son premier (Grave) et met en scène un pompier (Vincent Lindon) fasciné par une danseuse (Agathe Rousselle) recherchée pour meurtres. Le film s’inspire des ambiances et thématiques glauques explorées au fil des années dans les films de David Cronenberg.

4- The Many Saints of Newark (Les Saints Criminels de Newark) : Voilà l’antépisode de la célèbre série The Sopranos. Michael Gandolfini, fils du défunt James, reprend le rôle immortalisé au petit écran par son père, celui de Tony Soprano dans un récit qui relatera la jeunesse du mafioso du New Jersey.

5- My Zoé : Dans son nouveau film en tant que réalisatrice, l’actrice française Julie Delpy interprète une mère de famille qui, pour sauver sa fille, demande l’aide de scientifiques qui viennent de mettre au point une expérimentation génétique innovatrice. Un sujet parfait pour explorer l’éthique en matière de science médicale.

6- No Time To Die (Mourir peut attendre) : Reporté depuis un an et demi, ce nouveau volet des aventures de James Bond, possiblement le dernier avec Daniel Craig dans le rôle de 007, nous présente l’espion à la retraite mais chargé d’une ultime mission où il fera face à un nouveau « super méchant de service », un certain Safin, joué par Rami Malek.

7- The French Dispatch : Wes Anderson a engagé des dizaines d’acteurs internationaux pour faire partie de sa nouvelle comédie dramatique tournée en France. Tilda Swinton, Léa Seydoux, Timothée Chalamet, Bill Murray et Frances MacDormand baigneront allègrement dans une mer d’images symétriques aux couleurs chatoyantes.

8- The Last Duel (Le Dernier Duel) : Ridley Scott revient à ses premières amours avec ce film médiéval qui rappelle son premier et exceptionnel long métrage, Les Duellistes. L’affrontement (basé sur un fait judiciaire historique) opposera un écuyer et un chevalier joués par Adam Driver et Matt Damon. Les premières critiques sont dithyrambiques.

9- Les Oiseaux ivres : La rumeur est très élogieuse envers ce deuxième long métrage d’Ivan Grbovic (Roméo Onze). On y suivra le destin d’un Mexicain (Jorge Antonio Guerrero) qui tente de retrouver son amoureuse au Québec et qui sera engagé comme travailleur saisonnier sur une ferme dirigée par un couple formé de Claude Legault et Hélène Florent. Mais sa quête prendra une tournure tragique.

10- Last Night in Soho : Edgar Wright nous plonge dans un drame psychédélique alors qu’une passionnée de mode (Thomasin McKenzie) remonte mystérieusement le temps et se retrouve aux côtés de son idole (Anya Taylor-Joy) en plein coeur des années 60. Mais le rêve se transformera rapidement en cauchemar.

Sur des airs de Kinshasa

Le réalisateur de Québec David Nadeau Bernatchez lance en salle, ce mois-ci, un premier long métrage documentaire intitulé Rumba Rules, nouvelles généalogies. Tourné à Kinshasa, en plein coeur de la République démocratique du Congo (anciennement appelée le Zaïre et à ne pas confondre avec la République du Congo aussi appelée Congo-Brazzaville), le film, coréalisé avec Sammy Bajoli, nous transporte dans l’univers musical de la rumba et de ses chanteurs, musiciens et danseurs congolais dont Brigade Sarbati. Avec fierté, le cinéaste voit actuellement son documentaire faire le tour du monde dans les différents festivals et dépeint la genèse de cette production dépaysante.

Le Clap : David, votre fascination pour le continent africain et plus particulièrement pour la République démocratique du Congo, ça ne date pas d’hier?

David N. Bernatchez : Effectivement. Ça fait depuis 2004 que je me rends là-bas et que j’y travaille sur différents projets. À l’époque, j’y étais allé pour les études en accompagnant mon directeur de maîtrise. Finalement, j’y suis resté plusieurs mois. Cette expérience m’a totalement chambardé autant d’un point de vue culturel que musical. Ça m’a transformé et j’ai poussé la plongée jusqu’au doctorat sur la musique congolaise urbaine, dont la rumba, son parcours de l’Afrique jusqu’aux Antilles à travers les esclaves jusqu’à son retour en Afrique dans les années 50. C’était fascinant de voir comment les Congolais l’ont fait évoluer et l’ont transmise au fil des récentes générations.

David N. Bernatchez, réalisateur.

Le Clap : Au coeur du film, à travers de multiples personnages ancrés dans le milieu musical de Kinshasa, il y a Brigade Sarbati, un chanteur populaire qui y dirige un orchestre de musiciens et de danseuses. Avec lui et ses chansons, on part à la découverte de la scène locale. C’est le but premier du film?

DNB : Oui, il y avait la volonté de plonger dans cette scène musicale et de transmettre son énergie, ses règles internes qui servent de base au tissu social de Kinshasa. À travers elle, c’est tout le pays qui se raconte. Ici, on a surtout connu le chanteur Papa Wemba mais à Kinshasa, il y a tout un univers musical méconnu des Occidentaux. La rumba congolaise, c’est une institution incroyable. Les ensembles, c’est plus de 30 personnes à la fois sur scène et à la télé. Avec l’orchestre de Brigade, on découvre que La rumba actuelle, c’est une énergie mais aussi une manière de raconter la ville et ses ancrages. Comme elle est narrative, elle est chargée de noms de lieux, de personnages, d’émotions. Le titre du film d’ailleurs réfère à cette façon de se raconter à travers la musique, à la transmission des récits en chansons. C’est un phénomène qui rappelle celui des griots d’Afrique de l’Ouest chargés de transmettre les récits historiques à la population. Notre documentaire, c’est du cinéma direct, c’est partir à la rencontre de gens aux noms évocateurs comme Brigade, Pitchou Travolta, Panneau Solaire, Soleil Patron et Xena La Guerrière. Des pseudonymes liés à leur énergie, leur personnalité et l’imaginaire. Moi-même durant mon séjour là-bas, on m’a rebaptisé « Huitième merveille véritable couleur d’origine ». Les danses locales aussi ont des noms très imagées comme celle du mécanicien, du dindon ou du peigne.

Le Clap : Le film est coproduit avec la République démocratique du Congo et la Belgique, et il est coréalisé avec Sammy Bajoli. Le tournage a-t-il été ardu?

DNB : Ça a été une longue aventure. Notre budget n’était pas énorme et on avait en tout un peu moins de 30 jours de tournage qui se sont déroulés en 2015, 2016 et 2019. J’ai eu comme coréalisateur Sammy Baloji, mais à l’origine du projet nous étions trois avec Kiripi Katembo-Siku. L’apport de Kiripi était considérable mais il est subitement décédé peu après le début du tournage en 2015. On a repris le tournage sans moyens en 2016, on a tenu le projet à bout de bras pendant deux ans (merci à la coproductrice Rosa Spaliviero!) pour le terminer en 2020 mais la pandémie a retardé sa sortie.

Le Clap : Et maintenant, le film voyage beaucoup!

DNB : Disons qu’avec la pandémie c’était pas évident, mais qu’il commence enfin à circuler plus. On espère que le voyage sera long! Après Amsterdam (IDFA) fin 2020, il a été à Helsinki, Denton au Texas, Paris, Bruxelles, et il sera bientôt en Suède, à Leuven, Anvers, Ouagadougou et au Portugal. Le grand écran, dans les festivals et les salles de cinéma, c’est pour moi un lieu fondamental pour créer et réfléchir nos récits et nos images. Ce n’est pas un documentaire aussi facile d’accès que certains d’autres, mais j’ai cette conviction qu’il porte quelque chose de fort et d’important. J’aime à penser que ce film peut à la fois toucher les mélomanes congolais et ceux d’un peu partout dans le monde. Aussi à Kinshasa, avec un ami qui a beaucoup aidé à la production du film, on aussi ce projet de faire circuler Rumba Rules (et d’autres films) avec une salle ambulante. Pour vivre, il faut que le cinéma soit vu! Rumba Rules sort en salle au Québec et pour moi c’est vraiment incroyable. J’espère que les gens vont se déplacer et se donner la chance de vivre ça!

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10 films pour septembre 2021

Maria Chapdelaine réalisé par Sébastien Pilote.

En septembre, on aura droit à un avant-goût des films de l’automne, saison des oeuvres oscarisables, avec en prime la sortie de quelques films québécois et étrangers. Nous verrons donc débarquer sur les écrans deux films québécois autour de l’immigration, soit la comédie La Face cachée du baklava de Maryanne Zéhil et le drame Le Meilleur pays du monde de Ky Nam Le Duc. Aussi au menu, la comédie française Le Sens de la famille avec Franck Dubosc et Alexandra Lamy et trois romances filmiques : I’m your Man, After : la chute, Blue Bayou. Mais surtout, voici les dix films qui retiennent mon attention ce mois-ci.

1- Maria Chapdelaine : Pour la quatrième fois, le livre de Louis Hémon est transposé au grand écran, ici par Sébastien Pilote qui a porté une grande attention aux décors naturels du Lac-Saint-Jean et qui a pris soin d’engager pour le rôle principal une jeune actrice (Sara Montpetit) afin de se rapprocher de l’esprit du roman d’origine. Un film d’époque dont on attend la sortie depuis près d’un an.

2- Copshop (Descente au poste) : Le film d’action du mois. Un peu dans le même esprit que Assault on Precinct 13, ce drame sous tension met en scène la prise de force d’un petit poste de police. Une policière, un escroc et un tueur à gages vont s’y affronter. Le patibulaire Gerard Butler est au générique.

3- Délicieux : Cette comédie dramatique nous raconte le parcours véridique et singulier d’un cuisinier qui ouvrit le tout premier restaurant de l’histoire de la gastronomie française. Isabelle Carré donne ici la réplique à l’immense et talentueux Grégory Gadebois dans le rôle principal.

4- Malignant (Malfaisant) : L’un des nouveaux maîtres de l’horreur, James Wan (The Conjuring, Insidious), met en images les cauchemars violents d’une jeune femme qui voit s’incarner sous ses yeux un univers maléfique qu’elle pensait au départ fabulatoire. Cris de peur dans le noir au menu.

Malignant de James Wan.

5- The Eyes of Tammy Faye (Dans les yeux de Tammy Faye) : Inspiré par le documentaire éponyme sorti voilà vingt ans, ce drame biographique s’intéresse au point de vue de la conjointe du célèbre télévangéliste américain (et fraudeur devant l’Éternel) Jim Bakker. Jessica Chastain et Andrew Garfield interprètent le controversé tandem.

6- Sin La Habana : Cette coproduction entre le Québec et Cuba relate le rêve d’un couple de cubains, l’un danseur, l’autre avocate, de fuir leur pays vers l’Amérique du Nord. Dans ce but, le danseur séduira une montréalaise d’origine iranienne et tentera ensuite de faire venir au Canada son amoureuse. De l’exotisme, de la danse et plusieurs clashs culturels sont au menu de ce drame fort bien interprété.

7- The Card Counter : Le réalisateur Paul Schrader dirige Oscar Isaac, Tye Sheridan et Willem Dafoe dans ce récit où un ancien militaire, accro au poker, doit faire équipe avec un jeune homme pour exercer une vengeance envers leur ennemi commun. Les critiques parlent déjà de ce film comme possiblement l’un des meilleurs de l’automne.

Oscar Isaac dans The Card Counter.

8- Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings (Shang-Chi et la légende des dix anneaux) : Cette nouveauté Marvel est l’adaptation de la bande dessinée mieux connue sous le titre Maître du kung-fu. Le héros, un champion d’arts martiaux, doit affronter une organisation secrète reliée à son passé. Combats et effets spéciaux sont évidemment au menu du film.

9- Rumba Rules, nouvelles généalogies : Ce documentaire musical, cosigné par David N. Bernatchez et Sammy Baloji, est la curiosité du mois. Les réalisateurs nous plongent au cœur de la scène de la rumba congolaise de Kinshasa avec l’orchestre de Brigade Sarbati. Bref, c’est l’occasion idéale pour découvrir des artistes qui rythment la capitale de la République démocratique du Congo en faisant évoluer une surprenante tradition musicale.

10- Cry Macho (Le Chemin de la rédemption) : Maintenant âgé de 91 ans, Clint Eastwood ne lâche pas la patate et réalise un nouveau long métrage dans lequel il tient le rôle d’un ancien champion de rodéo qui doit ramener un adolescent auprès de son père qui se révèle aussi son ancien patron. Clash générationnel au programme.

Droit au filet!

Le film 5ème set se penche sur le retour inattendu en finale de tournoi d’un joueur de tennis de 37 ans, en fin de carrière. Ce long métrage français réalisé par Quentin Reynaud met en scène le personnage de Thomas, professionnel de la raquette qui, jadis, était considéré comme l’un des meilleurs espoirs de son pays. Lors d’un tournoi qu’il croit être son dernier, contre toute attente, Thomas se met à gagner ses matchs face à des adversaires bien mieux classés. Le cinéaste nous donne quelques détails entourant la réalisation de son film qui va bien au-delà du simple drame sportif.

Le Clap : Votre film nous présente des scènes de tennis épatantes visuellement et de plus très réalistes pour qui a déjà suivi le tennis à la télé. Mais avant d’aborder la façon dont vous avez tourné le tout, parlez-moi de votre distribution formée d’Alex Lutz, Kristin Scott Thomas et Ana Girardot dans les trois rôles principaux.

Quentin Reynaud : Alex qui joue Thomas, je l’ai choisi pour son âge et surtout pour son côté mélancolique à l’écran, car il a un petit quelque chose de Buster Keaton. Bien sûr, je savais qu’il avait le talent et la rigueur pour tenir ce rôle. Quand à Kristin Scott Thomas, elle interprète Judith la mère de Thomas. Elle avait la froideur anglo-saxonne qui convenait parfaitement et Dieu sait que peu importe le rôle qu’on lui offre, Kristin démontre toujours son immense talent. Enfin il y a Ana Girardot qui joue Ève, la femme de Thomas. Et Ana, pour moi, c’est une véritable découverte. Avant que ma caméra ne se pose sur elle, je n’avais jamais vraiment mesuré toute la finesse de son jeu. Elle mérite assurément de plus grands rôles au cinéma. Dans toutes ses scènes, elle était d’une grande justesse.

Quentin Reynaud, réalisateur.

Le Clap : Si le récit est centré sur le parcours de Thomas en tournoi, vos deux personnages féminins, Judith et Ève, ont une importance capitale dans le déroulement du film qui nous aide à bien saisir les travers de Thomas dans son parcours de joueur, de fils, de père, de mari.

QR : Tout à fait. Dès le début, c’était très important de mettre en évidence le rapport que Thomas entretient avec sa mère et avec sa famille comme père plutôt absent. Un joueur de tennis professionnel, comme Djokovic en ce moment, ce sont des soleils, tout le monde vit autour d’eux, mais le personnage de Thomas n’est pas une étoile, il est un joueur moyen, et sa cellule familiale peut remettre en question ses sacrifices. Thomas justifie difficilement tout ça avec sa famille et surtout avec sa mère. Là-dessus, je me suis inspiré de la relation entre Andy Murray et sa mère Judy qui l’a entraîné. Judith, est le mentor de Thomas. C’est l’enjeu du film ce rapport mère/fils. Il y a un déplacement qui s’opère petit à petit de l’antipathie qu’on a pour la mère qui va se diriger vers Thomas et qui participe à mieux saisir son parcours intérieur. À la maison, Thomas, c’est un bon père, mais il est dur avec son épouse qui pourtant le soutient et l’envie un peu à la fois, car c’est une ancienne joueuse qui a tout mis de côté pour sa vie familiale. C’est assez réaliste de la vie amoureuse dans le milieu sportif. Je voulais qu’on plonge dans une sorte de safari pour mieux voir comment ces animaux vivent entre eux.

Alex Lutz dans le rôle de Thomas.

Le Clap : Parlons des images! Le film repose sur de nombreuses scènes de joutes endiablées. On se doute que toute la mise en scène a dû faire l’objet d’une longue préparation d’un point de vue visuel et technique.

QR : Ça a été un gros travail préparatoire. On n’avait pas énormément d’argent pour tourner, alors on a beaucoup travaillé en amont. J’ai fait tout storyboarder les scènes et chacun des plans. On a fait la mise en images de la finale, de tous les coups échangés mais il fallait aussi, de façon plus intime, qu’on découvre ce qui se passe dans la tête de Thomas. Afin d’être proche du joueur dans un moment pareil, nous avons fait de nombreux plans rapprochés. Puis, pour l’action, à l’intérieur du terrain, tout était calculé. Il fallait repérer, cadrer et concevoir les plans comme si c’était en direct avec les doublures et réaliser le tout en seulement deux jours de tournage. Pour la finale, on a calqué tous les coups du match entre Andre Agassi et Marcos Baghdatis joué en 2006 au US Open. On a repris à l’identique plusieurs des séquences de ce match marquant de l’histoire du tournoi de New York, le dernier tournoi en carrière d’Agassi. Mes acteurs ont rejoué sept fois le match en entier. Le soir, je montais les images et le lendemain on reprenait le tournage pour terminer chacune des scènes. C’était millimétré et entièrement chorégraphié comme exercice. Le cadrage était aussi très important avec la foule. C’était un travail énorme de fabrication!

Le Clap : Vous estimez-vous satisfait du résultat au grand écran qui, pour le simple spectateur, est vraiment bluffant de réalisme?

QR : Assez oui. Techniquement, je voulais être irréprochable. J’ai été pointilleux du début à la fin et ça en valait la peine. J’ai fait vérifier l’ensemble des scènes de jeu par des professionnels. Alex avait une doublure pour frapper les balles, mais pour les plans rapprochés. Il faut souligner à quel point il a travaillé fort. Il fallait qu’il se rapproche le plus possible de la gestuelle d’un professionnel du tennis. Alors, par des petits gestes, en marchant, en attrapant les balles, en s’essuyant le visage, il a su capter le naturel d’un tennisman d’élite. Il a vraiment réussi à s’approprier le langage corporel et la posture du joueur de tennis.

Le Clap : En terminant, quels sont les films de sport que vous trouvez inspirants?

QR : Il y en a évidemment plusieurs. Pour moi, les drames sportifs reflètent parfaitement l’image que je me fais de la vie en général. C’est une vision de l’échec et de la réussite qu’ils nous montrent. L’acceptation de la défaite pour progresser, c’est ce qu’ils nous transmettent. Le film qui me touche le plus, vous ne serez pas surpris de mon choix, c’est Raging Bull de Scorsese, car il dépasse le simple film de sport. C’est un véritable drame social assorti d’une vraie mise en scène. Sinon, plus en lien direct avec mon film, j’irais pour le cinématographiquement puissant The Wrestler de Darren Aronofsky avec Mickey Rourke.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.