Août 2020 en dix films

Tenet de Christopher Nolan

Voici les 10 titres à surveiller en août au cinéma, un mois qui verra finalement arriver sur les écrans le très attendu Tenet de Christopher Nolan. D’autres longs métrages américains, comme Unhinged et Greenland, pourraient aussi aboutir sur nos écrans après une absence de près de 4 mois. Bref, le dossier est à suivre. Heureusement, du côté international et local, le choix est varié en fiction comme en documentaire, et il a de quoi susciter la curiosité d’un bon nombre de cinéphiles.

1- Tenet : L’un, sinon le film le plus attendu de 2020. Christopher Nolan n’a presque rien dévoilé sur le récit de sa nouvelle réalisation qui amalgame le suspense au drame fantastique dans la lignée d’Inception. La bande-annonce est intrigante à souhait et c’est un euphémisme de dire que les attentes sont très élevées. Le film sortira au Canada et au Clap fin août, avant la sortie aux États-Unis.

2- La Bonne Épouse : Juliette Binoche prend beaucoup de plaisir à interpréter la directrice d’une école où l’on enseigne aux jeunes filles à devenir de bonnes ménagères. À la veille de Mai 68, nouvellement veuve, cette femme rigide verra un ancien prétendant, joué par Édouard Baer, venir bouleverser son quotidien et également ses valeurs morales.

3-Mon cirque à moi : Cette comédie dramatique signée par Miryam Bouchard met en scène Patrick Huard, Sophie Lorain et la jeune Jasmine Lemée. Elle relate comment la jeune Laura, 12 ans, tente de faire sa place dans un collège privé alors que son père, clown de profession, veut la maintenir dans un mode de vie plus bohème.

4- La Fille au bracelet : L’un des succès de l’Hexagone du début d’année. Un suspense filmé de façon conventionnel mais qui profite d’un scénario troublant et du jeu remarquable de l’ensemble de sa distribution. Roshdy Zem, Melissa Guers, Anaïs Demoustier et Chiara Mastroianni sont au coeur de ce récit dans lequel une adolescente est accusée du meurtre de sa meilleure amie.

La Fille au bracelet

5- Les Rose : Ce documentaire réalisé par Félix Rose, (le fils de Paul Rose) tente de remettre en contexte les événements de la crise d’Octobre 70, la Révolution tranquille et l’idéologie derrière le Front de Libération du Québec et ce avec de nombreux témoignages et images d’archive.

6- Les Parfums : La formidable Emmanuelle Devos interprète une femme à l’odorat exceptionnel qui a fait fortune en travaillant pour les plus grands fabricants de parfums. Devenue hautaine et précieuse, son nouveau chauffeur, plus terre à terre, aura lui fort à faire pour l’humaniser.

7-Unhinged (Enragé) : Ce suspense met en vedette Russell Crowe en conducteur de pick-up qui pète les plombs, terrorisant une mère de famille et son jeune fils dans le cadre d’une rage au volant qui va rapidement dégénérer. 

8- Femme(s) : Ce documentaire signé par le célèbre photographe Yann Arthus-Bertrand et la journaliste Anastasia Mikova propose des témoignages de femmes provenant de plus de 50 pays différents sur la maternité, la sexualité, l’éducation et surtout les injustices auxquelles elles ont dû faire face. provenant de partout à travers le monde femmes qui relatent leurs parcours, souvent douloureux dans le cadre d’injustices commises envers elles.

9- Flashwood : Jean-Carl Boucher, bien connu comme héros et alter ego de Ricardo Trogi dans sa trilogie autobiographique, passe derrière la caméra pour nous offrir un film choral centré sur une bande de copains de banlieue qui passeront, parfois douloureusement, de l’adolescence à l’âge adulte.

10- Lumière, l’aventure commence : Ce fabuleux documentaire retrace les débuts du cinéma avec pas moins de 108 extraits de films des frères Lumière, les inventeurs du cinématographe. Sous nos yeux, nous voyons revivre la France de la fin du 19e siècle (Lyon, Paris, La Ciotat) ainsi que les lieux visités à l’étranger par ces deux pionniers du 7e art.

Au nom de mon père

Au nom de la terre a connu un énorme succès en France, en 2019. Son histoire, inspirée de la vie du père du réalisateur, Édouard Bergeon, a touché le grand public et mis en exergue toutes les difficultés actuelles auxquelles doivent faire face les agriculteurs et les éleveurs français.

Le récit est celui de Pierre, un homme qui reprend la ferme de son paternel. Ambitieux et passionné, il se lance dans l’aventure avec conviction, entouré de sa femme et de ses enfants qui lui donnent un coup de main. Mais de malheur en malheur, les dettes s’accumulent et Pierre ne cesse d’emprunter et de grossir ses élevages afin de sortir la tête de l’eau.

Alors que son film prend enfin l’affiche au Québec, Édouard Bergeon nous a parlé de sa première fiction, de ses acteurs et de l’importance de débattre de la crise agricole actuelle.

Le Clap : Édouard, votre film est porté par un récit fort, mais aussi par la présence d’Anthony Bajon qui incarne l’enfant que vous étiez, un ado témoin de la détresse de son père. Comment l’avez-vous choisi pour incarner le jeune Thomas?

Édouard Bergeon : J’ai repéré Anthony Bajon dans le film La Prière et j’ai tout de suite remarqué qu’il avait une présence forte, qu’il dégageait une sorte de puissance à l’écran. Il vient du monde ouvrier, moi, du monde

L’acteur Anthony Bajon

agricole, on s’est retrouvé là-dessus. De plus, il travaille fort sur un plateau. Il est toujours d’une grande justesse dans son exécution.

Le Clap : Guillaume Canet, lui, joue Pierre, son père. D’avoir un acteur populaire, comme tête d’affiche, ça assure au film une certaine visibilité dès le départ.

ÉB : Tout à fait. C’est assumé vous savez,  Au nom de la terre est conçu comme un film grand public. Je l’ai fait pour qu’il soit vu le plus possible. Alors d’avoir Guillaume Canet au générique, ça aide à attirer les gens. Et Guillaume, il était habitué avec les animaux, il a fait de l’équitation, il est embarqué entièrement dans le projet, tellement qu’il devenait littéralement mon père sur le plateau. Il a aussi beaucoup participé à la promotion par la suite en m’accompagnant partout. Et côté distribution, il ne faut pas oublier Rufus qui joue mon grand-père. Quelle carrure  il a! Finalement, pour incarner ma mère, j’ai eu la chance d’avoir la formidable Veerle Baetens que plusieurs avaient découverte dans Alabama Monroe.

Le Clap : Votre histoire, c’est la vôtre, celle de votre père, de votre famille et des injustices qui affligent le milieu agricole en France et dans beaucoup de pays. Votre récit, bien que touchant, est assez sombre. Êtes-vous surpris de son succès?

Edouard Bergeon, réalisateur

ÉB :  Oui et non. Mon film, il parle aux gens, il les touche. Plusieurs se reconnaissent là-dedans. Mais c’est sûr que si on fait un résumé rapide, ce n’est pas très vendeur, car ça porte sur un agriculteur qui se suicide. Mais le public s’est pointé à ce rendez-vous et j’en suis très content.

Le Clap : Il parle aux gens et pas seulement aux Français. La situation décriée ici est la même pour bien des fermiers européens et canadiens.

ÉB: Absolument. L’agriculture mondiale est subventionnée, mais mal en point. La situation est pareille partout. Au Canada, en Allemagne, aux États-Unis, en France, le taux de suicide est trop élevé chez les agriculteurs et les éleveurs. Mais je n’étais pas en mission avec mon film, vous savez. Je voulais en faire une œuvre humaine qui est devenue politique par son propos, évidemment. L’histoire crée des débats sur la façon de se nourrir en Occident, sur notre façon de nourrir la planète en entier même.

Le Clap : Alors que des fermiers se battent pour leur survie dans un milieu extrêmement compétitif, ils sont aussi victimes de campagnes de dénigrement de la part de ceux qui s’opposent à l’élevage d’animaux.

ÉB : Oui et c’est injuste de la part de ces organisations de s’en prendre aux agriculteurs. Ces derniers sont les victimes du système. Quand on est végane,  mettre le feu aux poulaillers n’améliorera pas les choses. Il y a d’autres moyens de changer le système. Et ce n’est pas avec du steak végétal ou avec le soja et l’huile de palme qu’on est des consommateurs plus éthiques vous savez, loin de là.

Le Clap : Vous avez réalisé précédemment un documentaire sur le même sujet. Ça a été votre porte d’entrée vers la fiction?

ÉB : Oui. En 2012, mon producteur a été bouleversé par mon documentaire et il m’a convaincu d’en faire une fiction. Moi, j’étais dans le journalisme documentaire. Maintenant, je suis entré de plain-pied dans le cinéma de fiction. Présentement, je baigne dans plusieurs projets, j’ai envie de raconter plein de choses. Entre autres, depuis des années, j’examine l’univers des restos et c’est ce qui m’inspire pour mon prochain film.

Le Clap : L’impact d’Au nom de la terre, concrètement, ça mènera à quelque chose de mieux pour le milieu agricole en France?

EB : Un peu. Il y a déjà des choses qui bougent en France, mais ce sont des petites choses. C’est déjà bien, mais il reste tant à faire. Je n’ai aucune prétention face à l’effet de mon film sur le cours des choses. Au moins, j’ai touché à un sujet délicat et les familles affectées par le suicide des agriculteurs ont été heureuses que je rende public ce phénomène. Ma famille est heureuse du succès de mon film même si c’est plus délicat pour ma sœur. Elle a vécu tout ça différemment de moi. C’est bien ainsi, car on ne vit pas tout ça de la même manière. Bien que mon film s’inspire de la vie de mon père, ça demeure quand même une fiction, une fiction qui a le mérite de faire réfléchir sans non plus trop faire la morale.

Au nom de la terre prendra l’affiche en salle au Clap à la fin du mois de juillet. Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

Perdrix, comme un envol

Perdrix, film réalisé par Erwan Le Duc.

Perdrix, c’est le titre de la comédie réalisée par Erwan Le Duc. C’est aussi un nom de famille dans ce film au ton absurde et déstabilisant qui rappelle l’univers des longs métrages de Pierre Salvadori. Cette première réalisation de Leduc, spécialiste des sports longtemps rattaché à ce domaine dans le journal Le Monde en France, a été tournée dans les décors uniques des Vosges. Perdrix détonne des comédies habituelle, car son humour semble chevaucher autant celui d’un Claude Zidi que d’un Jean-Luc Godard.

Perdrix, c’est l’histoire d’une famille, celle de Pierre, chef de la gendarmerie locale, de son frère Julien, et de sa mère Thérèse jouée par Fanny Ardant. Le quotidien des Perdrix et des habitants du coin sera bouleversée par l’arrivée de Juliette, une jeune femme au tempérament explosif, aussi séduisante qu’imprévisible. Le cinéaste a bien voulu nous donner des détails sur son film qui a séduit le public et surpris les critiques de l’Hexagone en 2019.

Le Clap : Votre comédie est considérée comme l’une des belles surprises de l’année en France. On ne la voyait pas venir si je puis dire.

Erwan Le Duc, réalisateur.

Erwan Le Duc : Effectivement. La réception, critique et publique, a été franchement très bonne. Si on tente d’expliquer ce succès, c’est que le sujet  du film est très universel je crois, et il parle à un peu tout le monde. Mais c’est certain que mon humour est plutôt décalé. D’être à Cannes l’an passé et que le public fut au rendez-vous lors de sa sortie en salle, et ce, malgré cet univers singulier, ça a été mes deux plus grandes joies.

Le Clap : Perdrix, est-ce un vrai nom de famille?

ELD : C’est un nom que j’avais utilisé dans l’un de mes courts métrages. J’aime cette sonorité, ça a un côté évocateur. C’est marrant, car en banlieue parisienne, une dame m’a abordé là-dessus. Elle m’a avoué s’appeler Perdrix, alors, oui, ça existe comme nom de famille (rires).

Le Clap : Avoir Fanny Ardant à son générique, c’est un plus pour un long métrage. On sait qu’on attirera inévitablement l’attention des médias et du public. Et c’est pour le mieux.

Fanny Ardant

ELD : Absolument. Et ce fut une rencontre merveilleuse. Fanny n’a pas à être dirigée, elle propose des choses et  s’approprie le personnage de Thérèse Perdrix entièrement. Fanny, c’est l’élégance et la légèreté incarnées. Ce rôle cassait son image un peu bourgeoise et elle en était heureuse.

Le Clap : Swann Arlaud était formidable dans Petit Paysan. On le retrouve encore dans un rôle campagnard, cette fois en policier. C’est devenu une valeur sûre à l’écran. Mais la révélation du film, c’est Maud Wyler dans le rôle de Juliette, un personnage exécrable à souhait dans votre film.

ELD : Oui, tout à fait. J’ai été chanceux, car mes interprètes incarnent à merveille leurs rôles respectifs. Swann, il a un physique singulier, un visage très expressif. Pour incarner Pierre Perdrix, je voulais un acteur avec un visage honnête, qui ne cache rien. Swann a ça en lui. Pour Maud, son personnage est une tornade. C’est la météorite qui fait exploser la planète Perdrix si je peux dire. C’est une actrice de grand talent avec qui j’avais travaillé sur plusieurs courts métrages. Elle est inventive et me rappelle la grande Katharine Hepburn.

Le Clap : Votre comédie a un ton très particulier. Tout est né de l’écriture ou bien le tournage y a joué pour beaucoup.

ELD : C’est le ton que je recherchais en écrivant le récit. J’aime embrasser différents genres. J’aime être sur une mince ligne afin de garder le spectateur sur le qui-vive. Par exemple, la scène des nudistes révolutionnaires est amusante, oui, mais elle est aussi assez flippante quand on y songe. Il y a une intensité latente dans plusieurs des scènes et ça j’en suis heureux.

Le Clap : Le succès de Perdrix en France crée des attentes. On risque de s’attendre à un Perdrix 2  lors de votre prochain film. Ça vous fait peur?

ELD : Tout ça, ça a du bon et ça fait que je me pose plusieurs questions. Mais je veux demeurer près de personnages colorés, je veux m’assurer de toujours mélanger les genres, de creuser un sillon qui me ressemble. Ce qui me rassure, c’est que le public a semblé apprécier une proposition aussi singulière que celle de Perdrix. Ça me permettra sûrement de poursuivre en toute liberté mon travail en y mettant encore une touche audacieuse.

Perdrix prendra l’affiche en salle au Clap en juillet. Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

Il faut qu’on parle d’Ahmed

La feuille de route des frères Dardenne (Jean-Pierre et Luc) est assez incroyable. En plus 30 ans de carrière, leurs onze longs métrages ont gagné une multitudes de prix internationaux dont deux palmes d’or à Cannes (Rosetta en 1999 et L’Enfant en 2005 ). Jean-Pierre et Luc Dardenne sont non seulement des cinéastes belges mais ils sont aussi scénaristes et producteurs de leurs œuvres.

Avec un fort bel accent belge, ils ont bien voulu discuter de leur plus récent film, Le Jeune Ahmed, un drame bouleversant, Prix de la mise en scène à Cannes en 2019, un long métrage qui relate le destin d’un adolescent prisonnier du dogme de l’islam radical et dont l’entourage fera tout pour l’éloigner du discours haineux d’un imam local.

Le Clap : Je suis votre carrière depuis La Promesse, votre deuxième long métrage, sorti en 1996. J’ai remarqué que vous avez conservé depuis 25 ans un rythme de réalisation très constant, non?

Les frères Dardenne : C’est vrai, nous avons un rythme très régulier. Aux trois ans environ, nous lançons un nouveau long métrage et plusieurs d’entre eux ont de plus été présentés à Cannes. Nous sommes choyés.

Le Clap : Dans votre plus récent film, Le Jeune Ahmed, vous abordez une thématique très délicate, la radicalisation d’un adolescent. Vos œuvres ont toujours une grande portée sociale, celle-là est également politique.

Les réalisateurs Jean-Pierre et Luc Dardenne.

LFD : Le sujet est effectivement très politique. Inévitablement, nous l’avons abordé à notre façon, sans vraiment préméditer toutes les facettes de ce récit malgré ce qu’on peut penser. Nous désirions comprendre comment un gamin peut devenir aussi radical et du même coup, explorer le fanatisme religieux.

Le Clap : Le radicalisme religieux, ça demeure délicat comme sujet…

LFD : Ah non, pas pour nous. Pas en Belgique du moins. Chez vous davantage peut-être. On a un personnage qui voit dans le geste de tuer, un acte qui n’est pas mauvais dans le sens de mal. Il pense faire le bien. Il a comme modèle un martyr. Tuer ou ne pas tuer, au cinéma, c’est très universel. Le fanatisme n’est pas que musulman, il a été chrétien longtemps. Actuellement, c’est associé à l’islam radical, oui. Demain, on verra. Nous, on s’inspire de ce qui se passe présentement dans le monde. Nous avons un ami au Burkina Faso qui nous a raconté toute l’horreur du fanatisme religieux là-bas. En Belgique, c’est différent, mais le problème existe. Et c’est ce qui nous a touchés. Les imams en Belgique ont une réelle emprise sur la jeunesse musulmane. Ils isolent les jeunes, ils leur interdisent de parler aux non-musulmans. Ils polarisent en mettant les bons d’un côté et les mauvais, les non-croyants, de l’autre. C’est un combat entre les purs et les impurs. Dans notre film, la famille d’Ahmed devient impure aux yeux de ce dernier, car elle ne respecte pas les préceptes alimentés par l’imam du quartier.

Le Clap : Votre film fait résonner chez le spectateur un grand sentiment d’impuissance. On le doit à votre façon, très habile, de mettre en scène le scénario, mais aussi à votre jeune acteur, Idir Ben Addi, réellement formidable dans le rôle d’Ahmed.

LFD : Oui. Son radicalisme est sombre, mais heureusement, il y a une belle douceur chez lui. C’est ce qu’il dégage. Il nous fallait un jeune acteur qui n’incarnait pas au premier regard toute la violence qui l’habite dans le récit. Il ne fallait pas voir tous les signes de sa radicalisation dès le départ. On a répété plusieurs semaines, cinq ou six, avec Idir. C’était une forme d’entraînement. Il faut que les mécanismes de défense des acteurs se perdent, que le naturel prenne sa place dans leur jeu, dans leurs gestes devant la caméra. Trouver le juste milieu entre la méthode et l’instinct du jeu de comédien.

Le Clap : Depuis la sortie du film à Cannes, puis dans plusieurs pays en Europe, un débat s’est-il enclenché sur la radicalisation des adolescents?

LFD : Oui, tout à fait. Dans les salles de cinémas, quand nous y étions invités, mais aussi dans les écoles et dans les milieux communautaires qui s’occupent des jeunes radicalisés, les discussions furent nombreuses. Chaque fois, les choses se disent. Oui, il y a une confrontation qui en ressort, mais c’est normal. Un jeune assez grand nous a dit : « Pourquoi vous voyez le côté noir des Arabes. Pourquoi ne pas avoir pris un Blanc? » On lui a répondu qu’avec un Blanc, ça aurait donné un autre film justement. Nous assumons nos choix. Et au-delà de ses origines culturelles, nous voulions prendre un garçon tout à fait normal pour qu’on s’identifie à lui, et ce, même s’il est musulman. Et si nous abordons l’islam radical, c’est parce que ces jeunes sont interpellés par ce phénomène dans la société actuelle en Belgique. Sa question était légitime cela dit. Le fanatisme n’est pas que musulman, une fois cela avoué, notre film a le mérite, nous le croyons, de provoquer une discussion constructive sur ce qui se passe actuellement dans le monde.

Le Jeune Ahmed prendra l’affiche en salle au Clap en juillet. Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

100 kilos d’estime de soi

100 kilos d’étoiles

Il y a de ces films dont l’intention première est de faire du bien. 100 kilos d’étoiles, premier long métrage de Marie-Sophie Chambon, est de ceux-là. Avec humour et légèreté et aussi beaucoup de finesse, le film aborde l’amitié à l’adolescence et surtout l’acceptation de soi malgré la lourdeur du regard des autres qui peut facilement plomber l’estime de soi. Inévitablement, l’œuvre rappelle Jeune Juliette d’Anne Émond, sorti l’été dernier dans nos salles, film qui explorait un peu les mêmes thématiques.

100 kilos d’étoiles raconte l’histoire de Loïs, jouée par la nouvelle venue Laure Duchêne, une ado surdouée en sciences qui rêve de devenir cosmonaute. Mais sa détermination à réaliser son rêve est gravement minée par un surplus de poids qui l’accable et que son entourage se plaît à lui rappeler. Heureusement pour elle, sa rencontre avec trois autres adolescentes, devant composer également avec des troubles divers, aura pour effet de lui redonner confiance et ensemble, les nouvelles amies partiront sur la route afin de participer à un camp spatial unique en son genre.

La réalisatrice Marie-Sophie Chambon explique la genèse de son road movie familial qui prendra l’affiche au cinéma Le Clap dès le début du mois de juillet.

Marie-Sophie Chambon, réalisatrice.

Le Clap : Marie-Sophie, parlez-moi de l’idée de départ de votre film, du message que vous vouliez transmettre avec ce récit d’une adolescente ambitieuse, mais mal dans sa peau.

Marie-Sophie Chambon : L’idée, c’était de parler de jeunes filles qu’on voit peu au cinéma. Jeune, ma sœur a eu un problème de surpoids et pour elle, et toutes celles qui en souffrent, cette situation prend rapidement la forme d’une véritable prison. D’ailleurs, en voyant mon film, ma sœur a réagi en disant : « Enfin, les choses sont dites ». Ça prouve qu’il y a tant à dire sur ce sujet encore un peu tabou. J’avais donc envie, au départ, de raconter l’histoire de jeunes filles un peu décalées et qui peuvent trouver un sens à leur vie. Peu avant de réaliser le film, alors que je peaufinais le scénario, j’ai réalisé Princesse, un court métrage qui est un peu un prequel (antépisode) de 100 kilos d’étoiles. De faire mon court et d’avoir un bel accueil pour ce dernier, ça a définitivement aidé à financer le long.

Le Clap : Trouver la jeune actrice idéale, ça a été facile?

MSC : Oh que non. Et je savais qu’en trouvant l’ado parfaite, mais inexpérimentée pour le rôle, ça n’allait en rien aider à financer mon film, car les investisseurs aiment les stars. Mais bref, ça a pris un an et demi pour trouver Laure et les trois autres actrices. Ces jeunes filles allaient devoir montrer leurs corps au grand écran et ça, ce n’était vraiment pas évident. On a fait du casting sauvage, on a visité des lycées, on a espionné des profils Facebook et finalement, c’est au Salon du livre de Paris qu’on a trouvé Laure. Quand on lui a offert de passer en audition, elle a cru à une blague. Heureusement, elle a embarqué dans l’aventure et lors de l’audition, on a bien vu qu’elle correspondait parfaitement au personnage de Loïs.

Le Clap : Dans votre film, les adolescentes se rendent à un camp d’astronomie étonnant. Ça existe vraiment en France ce genre de rassemblement?

MSC : Absolument. J’y suis allée deux fois et ça se déroule dans des bases militaires. Ils font des lancements de fusées et les jeunes viennent de partout, de Russie, du Japon et d’ailleurs. Il y a cependant très peu de filles dans ce camp, mais c’est marrant de les voir aller. Ils cousent des parachutes, ils font de la soudure. Ils touchent à tout et sont passionnés par cette compétition.

Le Clap : Votre film n’est pas qu’un récit dramatique, vous y avez ajouté plusieurs pointes humoristiques.

MSC : Oui, car si je voulais parler du rapport à notre corps à l’adolescence et parler des rêves adolescents, comme celui de devenir astronaute, il fallait balancer l’histoire et y intégrer un peu d’humour afin d’éviter que le fil narratif ne devienne trop dramatique. Je suis heureuse du résultat. D’ailleurs, au Festival de Cannes l’an passé, notre film a été projeté dans un cadre jeunesse, dans des salles remplies d’ados. La réaction a été hyper-positive. Ils ont rigolé, ils ont été touchés. Une jeune fille nous a remerciés en disant qu’elle se trouvait moche et que notre histoire lui avait fait un bien énorme. J’ai été très émue de sa réaction. Pour moi, ça justifie pourquoi on fait des films. Mon long métrage a un peu changé son regard sur elle-même.

Le Clap : Votre sujet est assez universel, c’est ce qui explique son succès auprès de nombreux distributeurs dans le monde?

MSC : Oui, je le crois, car il a été acheté notamment en Australie, en Corée du Sud, au Brésil et évidemment au Québec. Tout ça, pour moi, c’est magique.

100 kilos d’étoiles est à l’affiche au Clap. Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

Juillet 2020 en 10 titres

Un fils, film réalisé par Mehdi M. Barsaoui.

Ah, le cinéma est enfin de retour en salle après un « confinement obligé sur les différentes plates-formes ». On doit oublier les mois d’avril, mai et juin et se concentrer aujourd’hui sur l’un des plus beaux mois de l’année, juillet. Durant les 31 prochains jours, se succèderont en salle plusieurs films dont les sorties ont été reportées, mais aussi plusieurs nouveautés du côté du cinéma étranger et québécois ainsi que quelques longs métrages américains. Voici les dix films à mettre à votre agenda du mois de juillet pour le grand retour du septième art sur grand écran! 

1- Un fils : Ce film tunisien qui relate le drame qui secoue un couple dont le fils est victime d’un attentat est un réel coup de coeur. Alors que la vie de leur garçon est en danger, le père apprend du même coup qu’il n’est pas le géniteur de l’enfant. Le scénario est fort, le jeu des comédiens très relevé et les questions que suscitent le récit nous touchent fortement. 

2- Nos mères (Nuestras Madres) : Au Guatemala, un jeune anthropologue judiciaire part sur les traces de son père, un chef guérilléro disparu depuis des années. Un drame qui revient sur les profondes blessures d’une population marquée par la guerre civile. 

3- Au nom de la terre : Dans son film, Édouard Bergeon nous raconte l’histoire touchante de son père, un fermier victime de la cruauté du marché agroalimentaire en France. Guillaume Canet joue le rôle principal. 

4-Un divan à Tunis : Comme pour Un Fils, cette jolie comédie dramatique se déroule en Tunisie. Elle se penche sur les aléas de Selma, une psychanalyste jouée par Golshifteh Farahani, qui après avoir travaillé en France retourne dans son pays d’origine pour y exercer son métier. Mais son arrivée sur place ne se fera pas sans heurt. 

5- Unhinged (Enragé) : Si rien ne bouge, ce film sera celui qui marquera le retour en salle du cinéma américain cet été. Le suspense met en vedette Russell Crowe en conducteur de pick-up qui pète les plombs, terrorisant une mère de famille et son jeune fils dans le cadre d’une rage au volant qui va rapidement dégénérer. 

6-Saint Maud (Sainte-Maude) : Dans le milieu du cinéma d’horreur, on parle de ce film comme l’un des plus horrifiant de l’année. L’histoire est celle de Maud, une infirmière très croyante qui se met en tête de sauver l’âme d’une danseuse cloîtrée à domicile et dont elle prend soin. 

7- Target Number One (Suspect numéro un) : Le réalisateur Daniel Roby nous raconte l’histoire vraie et enrageante d’Alain Olivier, condamné pour trafic de drogue en Thaïlande et aussi victime d’un complot impliquant la GRC. Dans le rôle principal, Antoine Olivier Pilon offre une prestation des plus inspirées dans ce thriller québécois haletant tourné en anglais. 

8- Perdrix : Cette comédie joue la carte de l’absurde avec un cadre rustique en toile de fond. Swann Arlaud, Maud Wyler et Fanny Ardant s’en donnent à cœur joie dans cette aventure où un gendarme de campagne voit débarquer dans sa petite bourgade une jeune femme atypique qui aura l’effet d’une tornade.

9- 100 kilos d’étoiles : Comme Jeune Juliette, ce film mêle humour et drame pour mieux parler d’amitié et d’acceptation de soi à l’adolescence, mais ici avec comme héroïne une ado qui, malgré son surplus de poids, veut devenir astronaute. 

10- Le Jeune Ahmed : Les frères Dardenne mise juste avec ce récit bouleversant centré sur la radicalisation islamiste d’un adolescent et les efforts de son entourage pour lui faire entendre raison. 

 

Garde à vue à Roubaix

Arnaud Desplechin réalise des films depuis 1992, délivrant un cinéma qui s’attarde souvent aux relations sociales et familiales complexes. On lui doit notamment Un conte de Noël et Rois et reine. Au fil des ans, ses œuvres ont été adulées par la critique française et internationale. Pour son nouveau long métrage, Roubaix, une lumière, le cinéaste s’est installé dans cette ville du nord de la France où il a passé son enfance, et ce, afin d’y mettre en scène une histoire glauque et véridique survenue en 2002. Un crime qui l’avait profondément marqué et qui avait fait l’objet d’un troublant documentaire. Ce fait divers inusité, à savoir le meurtre d’une vieille dame commis par ses deux jeunes voisines, a germé en Desplechin qui y a vu un scénario idéal pour créer à l’écran un polar intimiste ayant comme toile de fond la vie dans le Roubaix d’aujourd’hui. Son long métrage, au final, est devenu un huis clos saisissant, rappelant le Garde à vue de Claude Miller, mettant à profit tout le talent de ses interprètes principaux : Roschdy Zem (gagnant du César du meilleur acteur) dans le rôle de l’inspecteur Daoud et Sara Forestier et Léa Seydoux dans le rôle des voisines soupçonnées de l’homicide sordide. Rencontre avec Arnaud Desplechin, un auteur en pleine maîtrise de son art.

Le Clap : Vous êtes né à Roubaix, mais c’est après votre départ que ce drame est survenu et qu’il vous a inspiré fortement non?

Arnaud Desplechin, réalisateur.

Arnaud Desplechin : Oui, ce sont mes parents qui m’ont raconté cette histoire. Ils habitent encore là-bas. Ce fait divers a marqué la région d’autant plus que ce sont des femmes qui sont au cœur de tout ça, criminelles et victime. À cette époque, le documentaire se tournait. Un an plus tard, je tombe là-dessus à la télé sur ARTE avec comme résultat que j’ai été complètement obnubilé par ces deux meurtrières. Puis, j’ai pris mon temps. Il le fallait, car cet événement est douloureux pour la famille de la victime. Ça m’a permis de trouver la bonne façon de raconter le tout au cinéma. Aussi, depuis mon départ, Roubaix est devenue une ville très algérienne et il fallait que j’aie la maturité, comme Caucasien, pour illustrer ce changement de la bonne manière à l’écran.

Le Clap : Roschdy Zem joue Daoud, l’inspecteur, de façon remarquable. C’est un acteur formidable et encore trop peu connu, n’est-ce pas?

Léa Seydoux et Roschdy Zem

AD : Oh oui! Il a une présence incroyable, une présence française et un charisme américain. Il dégage une noblesse stupéfiante, une dignité qui transpire à l’écran, un côté princier aussi. Je fais son éloge, car pour moi, c’est le Lino Ventura d’aujourd’hui. Pendant le tournage, j’étais étonné par la précision de son jeu. Avec sa voix, son phrasé, il me rappelait Jean-Louis Trintignant. Sa performance nourrit son personnage. On sent qu’il a un passé et qu’on n’a pas besoin de le creuser pour mieux comprendre sa psychologie. Roschdy, c’est un iceberg.

Le Clap : Du côté des actrices, c’est assurément audacieux de former un couple avec Léa Seydoux et Sara Forestier?

AD : Au premier regard, tout les oppose. Sara, c’est la sauvagerie, Léa, c’est au contraire la douceur. Avec Roschdy, elle forme un tout qui m’a permis de bien mette en scène le récit. Je me suis rappelé le cinéma de Sydney Lumet (Serpico, Un après-midi de chien, Le Verdict) et au tournage, j’ai vu l’influence qu’il avait eu sur moi, ce cinéma mêlant polar et société. C’était génial. J’avais envie de parler de gens démunis, humiliés, sans complaisance ou charité. Je voulais faire de mon film un suspense métaphysique. On sait qui sont les coupables mais l’intérêt, c’est comment ce duo de femmes a procédé? C’est là que ça se joue. La scène de la reconstitution du crime avec Roschdy, Léa et Sara est d’une importance capitale dans mon film.

Le Clap : Vous parlez de Roubaix, une lumière avec énormément d’émotions, votre film vous a marqué?

AD : Oui, tout à fait. C’est drôle à dire, mais j’ai vraiment été bouleversé par mon film, par cette histoire si particulière. Grâce à ce tournage, j’ai aussi pu renouer avec ma ville et la communauté en entier qui l’habite. Tous ceux qui jouaient des petits rôles dans le film et qui venaient de la place ont eu un effet positif sur moi. J’en garde de grands et beaux souvenirs. Maintenant, je dois passer à un prochain projet, me remettre à l’écriture dans les semaines qui viennent et espérer tourner mon prochain film vers la fin de l’année si tout va bien.

Roubaix, une lumière sera à l’affiche au Clap dès le 6 mars 2020.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

Les 10 films de mars 2020

En mars, on verra pas moins de huit films québécois débarquer sur les écrans, dont Flashwood de Jean-Carl Boucher, Blood Quantum de Jeff Barnaby, Rustic Oracle avec Kevin Parent et It Must Be The Place d’Elia Suleiman. Il y aura aussi les films pop-corn Bloodshot avec Vin Diesel, My Spy avec Dave Bautista et Mulan en version « humaine » qui tenteront d’attirer les foules. Longtemps retardé, on espère aussi que le formidable Mektoub my Love : Canto Uno de Kechiche, annoncé pour Montréal, sera aussi présenté à Québec. Mais bref, voici les dix titres à voir en priorité durant le mois.

Roubaix, une lumière : Arnaud Desplechin accouche d’un drame policier à l’allure conventionnelle, tourné dans sa ville d’origine, mais au final d’une fort grande maîtrise stylistique. Son film est porté par le grand talent de ses interprètes Roschdy Zem, Sara Forestier et Léa Seydoux. Un incontournable qui rappelle par moment Garde à vue de Claude Miller.

Never, Rarely, Sometimes, Always : Deux jeunes cousines, dont l’une victime d’une grossesse non désirée, partent du fin fond de la Pennsylvanie pour se rendre à New York. On dit beaucoup de bien de drame indépendant dans lequel Théodore Pellerin et la chanteuse Sharon Van Etten jouent des seconds rôles.

Sorry We Missed you (Désolé de vous avoir manqué) : Avec beaucoup d’inlligence et d’empathie, Ken Loach nous raconte l’histoire dune famille britannique qui peine à joindre les deux bouts. Pour s’en sortir, le père accepte un job ingrat de livreur. Il s’apercevra rapidement que le Klondike espéré prend plutôt la forme d’un milieu travail aussi cupide que cruel.

Tu te souviendras de moi, réalisé par Éric Tessier.

Tu te souviendras de moi : La pièce de théâtre de François Archambault est ici adaptée pour le grand écran tout en demeurant un drame touchant sur la mémoire. De générations contrastées, les comédiens Rémy Girard et Karelle Tremblay s’y donnent habilement la réplique.

14 jours, 12 nuits : Jean-Philippe Duval dirige Anne Dorval dans cette histoire de deuil qui mènera une mère adoptive à retrouver au Vietnam la mère biologique de celle qu’elles ont toutes deux aimée.

Les Nôtres : Pour son second long métrage, Jeanne Leblanc a décidé d’explorer une relation toxique et secrète entre une jeune adolescente et un homme bien en vue d’une petite ville de banlieue. Émilie Bierre et Paul Doucet offrent de belles performances dans ce récit rempli de tabous.

Onward (En avant) : Deux frères, des elfes, partent à l’aventure en quête de magie. Ce film d’animation signé Pixar pique bien évidemment notre curiosité.

Run this Town (Régner sur la ville) : Une histoire inspirée par l’enquête journalistique autour du défunt Rob Ford et de la vidéo le montrant en train de fumer du crack. Transformé et méconnaissable, Damian Lewis (Homeland) joue l’ex-maire de Toronto.

A Quiet Place Part 2 (Un coin tranquille 2e partie) : Malgré les nombreuses invraisemblances, on avait bien aimé l’originalité et l’efficacité du premier volet de ce récit d’horreur. Silence tout le monde, car voici la suite tant attendue.

Mont Foster : Patrick Hivon et Laurence Lebœuf jouent un couple qui, après un drame atroce, tente de renouer dans leur maison cossue isolée en forêt. Une histoire qui vire petit à petit au suspense tordu.

Mattotti en Sicile

La Fameuse Invasion des ours en Sicile, c’est à la base un conte de Dino Buzzati, écrivain italien bien connu pour Le Désert des tartares. C’est maintenant un dessin animé signé de la main d’un des maîtres du 9e art, Lorenzo Mattotti. L’histoire raconte comment Tonio, le fils du roi des ours, est enlevé par des chasseurs dans les montagnes de Sicile et comment l’empereur décide alors d’envahir la plaine où habitent les hommes afin de sauver son rejeton.

Rencontre avec Lorenzo Mattotti, artiste de grand talent qui a mis des années à peaufiner ce long métrage d’animation aux couleurs lumineuses et aux personnages animaliers attachants.

Le Clap : Votre film est l’adaptation du conte La Fameuse Invasion de la Sicile par les  ours (NDLR : titre légèrement différent de celui du film) de Dino Buzzati datant de 1945. C’est un conte qui a marqué votre enfance italienne?

Lorenzo Mattotti : Oh oui. Ça a été une grande inspiration et pour le texte et pour les illustrations. On connaît peu le talent de dessinateurs de Buzzati qui a, de plus, une façon unique de raconter des histoires. Mon dessin animé est parti de son univers littéraire et graphique.

Le Clap : Dans le dessin animé Peur(s) du noir,œuvre  collective sortie en 2007, vous étiez plusieurs artistes à travailler sur vos différentes parties. Avec cette adaptation, vous étiez seul aux commandes. Le défi était plus grand, plus lourd inévitablement?

Lorenzo Mattotti

LM : Oui vraiment. J’ai passé cinq ans à travailler sur ce film et pour moi c’est très long. Mais c’était important d’arriver à ce résultat, une grande histoire conçue pour les jeunes. À la base, il y avait un bel intérêt de ma part et des producteurs, soit la question de faire en sorte que ce patrimoine italien ne tombe pas dans l’oubli. Et dans la facture visuelle du film, c’était important d’avoir quelque chose d’intemporel. Et même dans le récit aussi. Les jeunes sont ouverts à ça. Il faut leur faire connaître les grands classiques.

Le Clap : Le budget de votre long métrage est de 11 millions d’euros. Dans le domaine de l’animation, c’est peu, non?

LM : Ça peut paraître beaucoup pour un film européen mais oui, pour un dessin animé de ce type, c’est peu. Nos personnages sont en 2D d’ailleurs. C’est évidemment moins cher, mais heureusement, le budget sert à s’entourer d’une belle bande de collaborateurs dont plusieurs avaient travaillé sur La Tortue rouge. On a essayé tous ensemble de faire de ce dessin animé un grand spectacle pour le grand écran. Je suis très fier du résultat, mais ça a été une longue aventure.

Le Clap : Avez-vous envie d’en faire un autre ?

LM : Hum, si l’aventure justement ne durait que deux ans plutôt que cinq ou encore si j’avais 30 ans plutôt que le double, oui. Mais sinon, l’illustration m’attend et j’ai hâte de retourner dans mon atelier et de recommencer à faire de la peinture.

Le Clap : Quelles sont vos principales influences en illustration, en BD ou en dessins animés?

LM : Mes influences sont celles de quelques grands peintres comme Francis Bacon et aussi des dessinateurs de BD sud-américains impressionnistes. Il y a également Disney le visionnaire, Miyazaki, Yellow Submarine et Roland Topor qui ont été importants pour moi.

Le Clap : Le film est une coproduction entre la France et l’Italie. Comment va l’industrie italienne du cinéma actuellement?

LM : J’ai beau vivre en France, je sais que la situation n’est pas rose. Le cinéma italien s’est replié sur lui-même depuis plusieurs années. En gros, le cinéma italien actuel se limite aux comédies populaires qui ne s’exportent pas vraiment. Mais heureusement il y a quand même Garrone, Sorrentino, Moretti et Pietro Marcello qui font des films très intéressants.

La Fameuse Invasion des ours en Sicile sera à l’affiche au Clap dès le 28 février.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

Noémie Merlant en costume

Porté par des critiques dithyrambiques, Portrait de la jeune fille en feu, réalisé par Céline Sciamma, est l’un des films phares du cinéma français de 2019 avec Les Misérables de Ladj Ly et leccontroversé J’accuse de Roman Polanski. La réalisatrice, déjà adoubée pour avoir signé Naissance des pieuvres, Tomboy et Bande de filles, a choisi Adèle Haenel (son ex-compagne) et Noémie Merlant pour incarner les rôles principaux de son film qui repose entièrement sur leurs épaules.  L’histoire se résume ainsi… En 1770, Marianne, une peintre est chargée de faire le portrait de Louise et de s’assurer de sa fidélité envers son futur époux à qui elle est destinée. Entre elles, la méfiance de la rencontre initiale fera place à une passion inavouable.

Rencontre avec l’une des deux actrices principales, Noémie Merlant, 32 ans, présente dans presque tous les plans du film et dont la carrière a vraiment décollé en 2019.

Le Clap : En 2019, on vous a vue notamment dans Les Drapeaux de papier puis il y a eu l’effervescence cannoise avec Le Portrait de la jeune fille en feu. Ça a vraiment été une grosse année pour vous, non?

Noémie Merlant : Vraiment, mais on s’en compte seulement après coup. C’est magique tout ça et mon année a été remplie de films dont je suis très fière.

Le Clap : Le film de Céline Sciamma, bien qu’ayant un univers bien singulier, n’en reste pas moins un film d’époque, un long métrage de costume. En enfiler un, ça aide à mieux cerner le personnage, à mieux l’habiter?

Noémie Merlant

NM : Oui, nécessairement. Mon personnage, celui de la peintre Marianne, a un côté un peu masculin, donc le costume, volontairement, devait être lourd, avec de grandes poches pour bien se distinguer des robes très féminines. Et il y a aussi tout l’aspect qui concerne la gestuelle du peintre qu’il fallait intégrer. Les regards, les respirations et les silences. Tout était dans le scénario tout comme ces non-dits qui sont très importants dans l’amour.

Le Clap : Ça a été facile de développer une complicité avec Adèle Haenel?

NM : On s’est apprivoisées, certes, car on n’avait jamais joué ensemble auparavant. En fait, nous sommes assez différentes dans nos énergies, mais toutes deux, nous prenons notre travail très au sérieux. Alors, on a beaucoup observé l’autre. La réalisatrice nous a aussi laissé une marge de manœuvre afin d’avoir une réelle liberté dans notre jeu, et ce, afin qu’il ait l’air naturel devant la caméra. Nous avons pu nous approprier les dialogues et personnaliser notre jeu face à tout ce qui était écrit à la virgule près dans le scénario. Cette liberté de pouvoir proposer des choses sur un plateau est très importante pour moi.

Le Clap : Le public qui s’intéresse au cinéma et à la peinture se souvient peut-être d’Artemisia sorti en 1997, un film biographique sur une peintre trop peu connue du XVIIe siècle. Votre film sert aussi à démontrer l’importance des femmes peintres qui ont ouvert la voie à une autre époque.

NM : Absolument, la société patriarcale tend à nous faire oublier ces personnages historiques. Marianne représente l’histoire non racontée des femmes.

Le Clap : Un film en costume, avec les décors, l’éclairage, les accessoires, ça alourdit un tournage?

NM : Ah oui, il y a définitivement plus de contraintes avec l’éclairage et les costumes. Mais bon, en même temps, un film d’époque nous permet de voyager dans le temps et une actrice, pour moi du moins, c’est aussi un plaisir très spécial et une fois dans l’action, on oublie tout ça rapidement.

Le Clap : Le succès en France et à l’étranger vous a  apporté plus de propositions de scénarios inévitablement, alors si vous pouviez tourner avec un réalisateur en 2020, qui serait-i ?

NM : Sans tricher, mais sachant que vous êtes Québécois, spontanément, je dirais Xavier Dolan. Pour moi, ce serait une fort belle rencontre artistique.

On reverra Noémie Merlant au grand écran en 2020 dans le film Jumbo. À suivre.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.