Une sensible intranquillité

Les Intranquilles est un film aussi intime qu’universel abordant avec réalisme les troubles mentaux et leurs effets sur la vie de famille lorsque l’un des membres en est atteint. Ici, c’est le personnage de Damien, artiste peintre, conjoint de Leïla et père du petit Amine, qui verra sa bipolarité le plonger dans une spirale infernale. Il refuse une médication qui pourrait miner son élan créatif et du coup gâche ses rapports avec son amoureuse et son enfant. Ce drame inspiré par les écrits de l’artiste Gérard Garouste est réalisé par Joachim Lafosse (L’Économie du couple) et porté par le formidable tandem formé de Damien Bonnard et Leïla Bekhti dont les prénoms ont été conservés. Rencontre avec le trio pour en savoir plus sur un sujet sensible et un long métrage porteur de bienveillance.

Le Clap : Joachim, votre film est puissant et aussi épuisant.

Joachim Lafosse : C’est vrai, car la confrontation avec la psychose est loin d’être reposante. L’inspiration vient de Gérard Garouste qui était bipolaire, mais c’est aussi beaucoup une partie de mon enfance qu’on voit dans ce film pour lequel j’éprouve une réelle affection. On y voit l’incertitude et l’inquiétude que provoquent la psychose. S’il m’a fallu autant d’années avant d’en parler, c’est que ça m’avait fortement ébranlé comme enfant. Garouste a très bien raconté la maniaco-dépression et dépeint ce retour vers le chemin de la création afin de redevenir un père présent. L’histoire de mes parents est plus violente que celle de Garouste. Il fallait, à travers cette violence, qu’on puisse vivre une histoire d’amour. Pour que le spectateur sorte vivant de mon film, ça prenait cela sinon ç’aurait été trop âpre comme récit. Vivre avec quelqu’un en phase maniaque, c’est vivre dans un véritable thriller.

Joachim Lafosse, réalisateur

Le Clap : Leïla, comment se prépare-t-on à un film qui dépeint une telle crise familiale?

Leïla Bekhti : On a heureusement eu du temps pour répéter, plus de dix jours en fait et ça a permis, à Damien et moi, d’être très à l’écoute l’un de l’autre. Les séquences ont été un peu réécrites grâce à ça et le film en a bénéficié. On voulait tous les deux que ce soit une grande histoire d’amour, c’est ce qui devait être raconté. Que ça transparaisse dans les scènes, que la maladie de Damien se joue à deux. D’où le titre qui est au pluriel. La grande patience de mon personnage est portée par son amour pour Damien. Il ne fallait pas en faire une infirmière soumise uniquement. Elle sait aussi qu’elle doit protéger son fils dans cette galère.

Leïla Bekhti

Le Clap : Damien, vous n’étiez pas en vacances en amont du tournage ?

DB : Non… J’ai appris à peindre, à faire du catamaran, à nager le crawl en haute mer, à rencontrer durant plusieurs semaines des personnes atteintes de bipolarité et des spécialistes des troubles mentaux en plus de prendre douze kilos. C’était physiquement exigeant et au tournage émotivement intense. Je devais trouver la façon la plus réaliste possible d’incarner un personnage qui vivait des hauts et des bas intenses.

Le Clap : Joachim, vous le disiez, le récit, c’est une partie de votre enfance. Vos parents ont vu le film?

JL : Oui et c’était très important pour moi. Mon père a cessé de prendre du lithium depuis presque 35 ans. Il a fait une psychothérapie et a beaucoup travaillé sur lui-même. Aujourd’hui, on se rend de plus en plus compte que ces intranquilles sont souvent portés par un immense talent. Churchill était bipolaire, il avait des montées et des descentes. Selon certains, toute création se nourrit d’une dysfonction. L’hypersensiblité de mon père, comme celle de Damien, est magnifique, mais aussi complexe à vivre. Avec l’âge, on sent la fatigue et les moments d’euphorie venir. Il s’agit de trouver le juste milieu et mon père a réussi cela. Son parcours, c’est celui de bien des gens. Je n’avais d’ailleurs jamais fait un film provoquant autant de commentaires de la part des spectateurs touchés par l’histoire.

LB : Moi non plus, je n’avais jamais eu autant de retour de la part des spectateurs lors des séances auxquelles nous étions conviées ou encore sur les réseaux sociaux. Ça touche plein de gens, et ça leur faisait du bien de voir ce film.

Damien Bonnard, acteur

DB : Oui, même chose pour moi. De recevoir autant de messages de gens qui ont des proches qui ont vécu avec la bipolarité, ça m’a permis de constater que Les Intranquilles a fait un bien fou à tous ces gens, ça leur a permis de savoir qu’ils existent aux yeux des autres. D’ajouter un S au mot « intranquille », c’est ça le coeur du film.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2022.

Mai 2022 en dix films

En résumé, mai sera un mois de curiosités filmiques en provenance du Québec et de la France, le tout accompagné par quelques blockbusters américains fort attendus. Au menu des 31 prochains jours, les films d’animation pour enfant Bob’s Burgers (tiré de la série présentée à Télétoon) et Pil ainsi qu’une nouvelle adaptation du livre de Stephen King, Firestarter (Charlie en V.F.) à ne pas confondre avec un film éponyme de science-fiction également annoncé ce mois-ci. De France, ajoutons deux films sur l’Occupation, Adieu monsieur Haffmann avec Daniel Auteuil et Coeurs vaillants avec Camille Cottin. Il y aura aussi la sortie du drame intimiste teinté de fantastique Petite maman de Céline Sciamma et le joli film printanier La Fine Fleur avec Catherine Frot. Enfin, les amateurs de documentaires pourront se rabattre sur trois titres québécois aux sujets diversifiés : Gabor (portait touchant et ludique du talentueux photographe hongro-québécois Gabor Szilasi), Humus (sur la nouvelle façon de penser l’agriculture) et La Ville d’un rêve (sur la fondation de Montréal à travers les écrits de Jeanne Mance). Mais bref, voici dix titres qui sont à surveiller ce mois-ci.

1- Doctor Strange in the Muliverse of Madness (Docteur Strange dans le multivers de la folie) : deuxième volet des aventures du plus mystique des superhéros Marvel interprété par Benedict Cumberbatch. Accompagné de Wanda, la Sorcière écarlate, Stephen Strange devra une fois de plus sauver la planète. Juste à visionner la bande-annonce et l’on est étourdi. Ce sera sûrement le spectacle visuel le plus hallucinant des prochains mois sur grand écran.

2- Pleasure (Jessica) : Ce film de fiction suédois s’intéresse au sort d’une jeune immigrante désirant faire carrière dans l’industrie du film pornographique aux États-Unis et en devenir la star du moment. Oui, la nudité est frontale dans cette oeuvre tournée dans le but de démystifier un milieu encore tabou et dans lequel le vedettariat est aussi cruel qu’éphémère.

3- Top Gun : Maverick : Tom Cruise enfile pour une seconde fois l’uniforme du téméraire pilote Maverick qui, au fil du temps, est devenu formateur d’un nouvel escadron volant. Iceman (toujours joué par Val Kilmer) refait aussi une petite apparition dans ce qui s’annonce pour être le film d’action de l’été, nous plongeant de nouveau dans la danger zone.

4- The Innocents : Cette coproduction norvégienne relate l’été que vivront quatre enfants qui découvrent petit à petit qu’ils possèdent des pouvoirs surnaturels. Évidemment, le chaos plane. Le long métrage, qui profite de l’étonnant talent naturel de très jeunes acteurs, navigue avec beaucoup de finesse entre le suspense, le fantastique et l’horreur. Peut-être le meilleur film du genre en 2022.

5- La Panthère des neiges : Sylvain Tesson avait raconté dans son livre à succès son périple au Tibet à la recherche de cet animal rarissime. Dans le documentaire, nous avons maintenant droit aux images spectaculaires de ce voyage immortalisé par la caméra de Marie Amiguet et l’oeil du photographe animalier Vincent Munier qui nous amènent dans les steppes et monts enneigés à la découverte d’une faune et d’une flore aussi sauvages que méconnues.

6- Très belle journée : Juste avant de réaliser Jusqu’au déclin pour Netflix, Patrice Laliberté avait tourné à l’aide d’un téléphone cellulaire ce long métrage se déroulant en plein coeur de Montréal. Son long métrage s’intéresse à un coursier à vélo (Guillaume Laurin) qui travaille pour un petit caïd survolté (Marc Beaupré). Entre deux livraisons douteuses, il développe une fascination pour sa voisine instagrameuse (Sarah-Jeanne Labrosse) tout en se nourrissant d’idées à saveur conspirationnistes.

Très belle journée, film réalisé par Patrice Lalberté.

7- Downton Abbey: A New Era (Downton Abbey : une nouvelle ère) : Cette suite, bien que grand public dans sa facture, s’adresse bien évidemment aux fans invétérés de la série désirant assidûment suivre l’évolution de cette aristocratie familiale anglaise dans un récit qui, cette fois, les amènera dans le sud de la France.

8- Les Intranquilles : Dans ce drame touchant inspiré de la vie d,un artiste peintre et de l’enfance du réalisateur Joachim Lafosse, Damien Bonnard incarne un père et un mari, artiste, qui peine à vivre avec ses troubles de bipolarité. À ses côtés, Leila Bekhti joue l’épouse qui tente d’éviter l’implosion de sa vie amoureuse et familiale.

6- Inès : Voici la plus récente réalisation de la cinéaste Renée Beaulieu qui nous avait offert notamment Les Salopes ou le sucre naturel de la peau. Rosalie Bonenfant et Roy Dupuis sont au générique de son nouveau drame où une jeune femme de vingt ans (dont la mère est dans un état végétatif) étouffe vis-vis son père, tente de s’émanciper puis plonge dans un puits sans fond d’émotions tourmentées.

10- Men (Eux) : À la suite de la mort de son amoureux, une jeune femme se rend dans la campagne anglaise pour mieux vivre son deuil en solitaire. Sur place, des phénomènes surnaturels ébranleront son désir de quiétude et rapidement elle se sentirait traquée. Par qui ou par quoi? C’est à cette découverte que nous invite le brillant réalisateur Alex Garland (Ex Machina).

La rose et la Frot

La Fine Fleur

Le réalisateur français Pierre Pinaud a passé une partie de son enfance dans le jardin fleuri de ses grands-parents. Pour son deuxième long métrage, il avait envie de mettre en scène ce décor mais en abordant la culture de la rose artisanale qui possède une expertise bien française, tout aussi relevée que celle de la gastronomie de son pays. Pour réaliser le tout, il est allé chercher une valeur sûre du cinéma national, Catherine Frot.

Dans La Fine Fleur, l’actrice campe le rôle d’Ève Vernet, une créatrice de roses qui conçoit de nouvelles variétés et qui participe vigoureusement aux concours annuels visant à récompenser les plus belles fleurs au monde. Mais un féroce concurrent veut racheter son entreprise. Pour éviter ce drame, Ève engage des employés en réinsertion en milieu de travail qui n’ont aucunement le pouce vert. Pour mieux comprendre les ressorts de cette comédie dramatique ensoleillée, rencontre avec le cinéaste et son actrice, devenus complices de plateau.

Le Clap : Catherine, Pierre a pensé à vous dès le départ pour interpréter Ève, cette femme d’affaires déterminée et passionnée par les roses. Que connaissiez-vous de cet univers?

Catherine Frot : Bien, il a fallu trouver la bonne note, car je ne connaissais pas grand-chose à ça. Je suis plutôt muguet d’ailleurs. Alors j’ai été à la rencontre d’une professionnelle pour qu’elle m’apprenne les gestes lorsqu’on cueille et qu’on soigne les roses. Il fallait que tout soit naturel à l’écran afin de créer l’illusion. La manipulation des roses, c’est précis. Je m’étais investie tout autant en cuisine dans Les Saveurs du palais ou pour le piano dans La Tourneuse de pages, voire chanter juste assez faux dans Marguerite (rires)!

Pierre Pinaud : De mon côté, en choisissant Catherine pour son talent et son élégance, c’était pour mieux démontrer le savoir-faire typiquement français dans le milieu de la rose. Catherine a, dans sa façon de parler et de jouer, cette graine de folie qui convenait parfaitement à son personnage. J’ai aussi été chanceux, car les valeurs véhiculées dans le scénario lui convenaient parfaitement. Mon film, c’est la lutte contre la production industrielle des roses en provenance de Chine et de Roumanie qui, à moindre coût, menace tout l’aspect artisanal de cette culture qui doit être préservée. Le défi, c’était de montrer en 90 minutes toutes les étapes de la production de cette fleur qui s’étend sur une année. Il fallait donc donner du rythme et une certaine modernité à l’ensemble.

Pierre Pinaud, réalisateur.

Le Clap : Catherine, comment avez-vous trouvé le bon ton pour personnifier Ève Vernet?

Catherine Frot : Je n’ai pas de méthode de travail. Pour tous mes rôles, il y a des ingrédients dont il faut tenir compte, s’en servir adéquatement, comme les vêtements, l’attitude de base du personnage dans le scénario. Je suis partie de ça. L’apparence physique, son allure garçonne avec les vestes de son père, ses bottes, sa pipe et une féminité à l’ancienne avec les lavallières et les chemisiers. Il y a quelque chose de très anglo-saxon chez Ève et dans La Fine Fleur. On m’a même fait remarquer que j’avais quelque chose de Judy Dench dans le film, et c’est un fort beau compliment.

Pierre Pinaud : Pour moi aussi l’influence anglo-saxonne a été importante, mais à un autre niveau complètement. En insérant des travailleurs en réinsertion, ça me permettait de lancer un message ayant une portée plus sociale. J’avais comme référence les oeuvres de Ken Loach pour l’acuité qu’il a pour examiner les enjeux sociaux, un sens du groupe pouvant mêler réalisme et comédie de fiction. Il y a des gens en France sans emploi parce qu’ils ont fait des conneries et aussi ceux qui, à 50 ans, ne se trouvent plus d’emplois stables. Ils ont besoin d’aide. Il faut leur donner une visibilité.

Le Clap : Depuis plus de vingt ans, on a l’impression Catherine que vous êtes devenue une figure importante et toujours fort présente dans le paysage du cinéma français. Est-ce une image ou une perception juste à votre avis?

Catherine Frot : On a souvent l’impression que j’enchaîne les films coup sur coup, mais en fait pas tant que ça. C’est un concours de circonstances lorsque plusieurs longs métrages prennent l’affiche dans une même année. Durant la pandémie, je n’ai pas tourné. Ma réalité, c’est que je travaille normalement au maximum six mois par année. Et heureusement, je n’appartiens pas aux plateformes, mais au cinéma. Les plateformes ne me proposent rien et je ne les regarde pas non plus. Elles sont surpuissantes, surdimensionnées, voire dangereuses, tellement elles s’enrichissent lors d’un confinement. Il y a une injustice à laquelle il faut s’attaquer et qu’il y ait une meilleure répartition des redevances. Mais bref, avec le cinéma, je suis davantage connue qu’avec le théâtre, du moins aux yeux du grand public. J’ai aussi eu la chance de faire depuis 25 ans des films qui marchent, intelligents, qui plaisent au public sans que ça ne soit des films débiles. Ça, c’est ma plus grande satisfaction.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre de la 22e édition des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2020, à Paris.

Être en mouvement

À plein temps

Éric Gravel a quitté le Québec pour aller vivre en France il y a maintenant plus de vingt ans. Ce cinéaste qui s’était forgé une belle réputation dans le mouvement Kino à Montréal, à ses débuts, avait lancé en France, en 2017, Crash Test Aglaé, un premier long métrage qui, malgré une sortie discrète, avait été fort bien accueilli dans l’Hexagone. Ce vendredi, il lance au Québec sa deuxième fiction, intitulée À plein temps, une oeuvre haletante qu’il a scénarisée, un film illuminé par la présence de Laure Calamy qui tient le rôle principal.

À plein temps, c’est l’histoire de Julie, une mère monoparentale habitant en banlieue et travaillant dans un hôtel 5 étoiles en plein coeur de Paris. Ses journées, elle les passe à courir pour mener les enfants chez la gardienne avant l’école, prendre les transports en commun pour se rendre au centre-ville et trouver du temps pour chercher un nouvel emploi. Entretien avec le réalisateur qui a porté à bout de bras ce récit portant sur une femme déterminée qui ne fait que courir pour maintenant à flot sa vie familiale et professionnelle.

Le Clap : Éric, votre film devait s’intituler Être en mouvement au départ et…

Éric Gravel : Je sais, pour le Québec, À plein temps, ce n’est pas une bonne idée (rire)!

NDLR : À plein temps étant aussi le titre du téléroman de Radio-Canada qui, dans les années 80, mêlait maladroitement au petit écran des personnages joués par des marionnettes et de vrais acteurs.

Le Clap : Comment est né le film Éric?

ÉG : C’est venu un peu avant la sortie de Crash Test Aglaé. Mon producteur trouvait que j’allais vers un univers très différent de mon premier film, mais ça lui plaisait. J’ai retravaillé le scénario et la structure, sur une grosse année. Mais la COVID est arrivée et nous a fait perdre un bon huit mois. Au final, on s’en est quand même bien sorti et le film a été lancé à la Mostra de Venise.

Éric Gravel, réalisateur.

Le Clap : Julie, votre personnage principal, travaille comme femme de chambre dans un hôtel de luxe parisien. Pourquoi avoir voulu illustrer ce milieu très particulier?

ÉG : Il fallait que je trouve le métier idéal qui allait nous permettre de voir évoluer mon personnage. Dans ma tête, c’était soit un restaurant ou un hôtel. Il fallait un boulot qui force Julie à se déplacer. Un métier aussi reproductible, car elle fait le ménage chez elle et au travail. Sa routine est toujours à recommencer. Je voulais également qu’on apprenne à la connaître sans devoir expliquer trop de choses. Avec cette femme de chambre perfectionniste, mon personnage devenait haut de gamme malgré son dur labeur. Elle aurait également pu être une immigrante, car elles sont nombreuses dans cet univers, mais j’étais moins à l’aise pour scénariser cette réalité. Et je dois avouer que je me suis beaucoup inspiré de mon père qui m’a élevé seul, donc mon scénario partait beaucoup de l’intérieur. Je ne voulais pas d’un film d’observation, je voulais qu’on vive avec le personnage.

Le Clap : Les grèves des transports en commun à Paris, c’est un gros phénomène pour ceux qui y habitent. C’est presque devenu une caractéristique de l’endroit.

ÉG : J’habite à la campagne en France et pourtant je voulais parler de ce phénomène, car les complications sont énormes et affectent tellement de gens, des grèves jusqu’aux travaux routiers. Sachant que c’est un sujet délicat, mon film n’est pas une charge contre les grèves, c’est simplement un facteur qui fait partie du quotidien des Parisiens. En 95, j’étudiais justement à Paris et il y avait une grève. Je me souviens parfaitement de la solidarité qui s’installe entre les automobilistes et ceux qui doivent se déplacer malgré tout pour se rendre au travail. La situation n’a pas changé. Récemment, en France, la colère des oubliés, les manifestations des Gilets jaunes, tout ça s’entremêle dans l’actualité.

Le Clap : C’est voulu et c’est d’une redoutable efficacité, mais votre film est épuisant. Julie ne cesse de courir « après sa vie ».

ÉG : C’était ma base de travail lors de l’écriture du scénario. Pendant le tournage, le montage était en branle. Il fallait conserver cette ligne directrice, sentir ce rythme effréné à l’écran comme dans le scénario. Toutes les scènes de transport ont été tournées à la fin. Ça a été essentiel en montage. Les allers-retours et les transports, c’est la colle du film.

Laure Calamy

Le Clap : Laure Calamy est extraordinaire dans son rôle. On l’a vue notamment dans Antoinette dans les Cévennes et dans la série Dix pour cent. Elle est capable d’être naturellement drôle comme Blanche Gardin et d’être touchante comme Karin Viard.

ÉG : Oui, on la compare beaucoup à Karin Viard. Moi, j’aime dire qu’elle est dans une catégorie à part. Elle a une grande technique, car elle a fait de nombreuses années de théâtre. Sur un plateau, tout a l’air facile avec elle. Quand on tournait une scène, je ne faisais que lui rappeler vers où son personnage se dirigeait et ensuite elle me faisait plein de variations. On avait le choix en montage. Ça nous rendait la vie facile. C’est une travaillante, elle est très préparée et me rappelle le jeu des actrices britanniques davantage que françaises.

Le Clap : Irène Drésel a fait un boulot extraordinaire pour créer les ambiances musicales hypnotiques et répétitives qui accompagnent les scènes où Julie est en mouvement et qu’elle traverse Paris. Pourquoi être allé vers cette artiste associée à la musique électronique?

EG : Mon producteur me l’a proposée. Il la connaissait personnellement, c’était son amie. À la base, je voulais un artiste qui a sa propre personnalité et qui soit capable d’aller vers des ambiances musicales comme celle de Koyaanisqatsi ou encore d’avoir un son à la Tangerine Dream. Irène n’a eu qu’à retirer ses beats et ses musiques se sont automatiquement harmonisées au parcours de Julie. Pour Irène, c’était une première expérience avec la musique à l’écran.

Le Clap : À plein temps est lancé au Québec, vous êtes venu en faire la promotion. Quelle sera la suite des choses?

ÉG : Je ne vais pas me plaindre, mais la promotion du long métrage me demande énormément de temps. Il a été vendu dans beaucoup de pays. J’arrive de New York et je me dirige vers la Corée du Sud, puis il y aura le Brésil, la Pologne. On a évidemment fait une grosse tournée de promotion en Europe et là, j’ai hâte de reprendre l’écriture. J’essaie de développer deux projets en même temps et de les présenter à mes producteurs. Si j’en porte deux, c’est qu’ils me tiennent autant à coeur l’un que l’autre et que j’y crois. C’est à suivre.

Avril 2022 en 10 titres

The Northman
The Northman

Avril débordera de nouveautés en tous genres. Côté divertissement hollywoodien, Memory, drame d’action avec Liam Neeson, Monica Bellucci et Guy Pearce prendra l’affiche tout comme le film de l’écurie Marvel Morbius avec Jared Leto. On verra aussi débarquer les films d’animation Les Méchants et Sonic 2. De la France, beaucoup de titres au menu dont Les Magnétiques (César du meilleur premier film), Twist à Bamako de Robert Guédiguian, le documentaire Animal du réalisateur de Demain Cyril Dion, le pamphlet anti-OGM Goliath avec Gilles Lellouche et Pierre Niney, l’adaptation d’une BD d’Adrian Tomine par Jacques Audiard intitulé Les Olympiades, Notre-Dame brûle de Jean-Jacques Annaud, Madeleine Collins un drame qui rappelle L’Adversaire avec Virginie Efira et Le Temps des secrets tiré de l’oeuvre de Marcel Pagnol. Un vie démente, réalisation belge, nous offre avec humour et sensibilité un récit sur la vieillesse et la démence. Enfin, si on espère la sortie à Québec du film d’horreur You Won’t Be Alone à l’intérieur d’un calendrier mensuel déjà très prometteur côté cinéma.

1- L’Homme du Nord (The Northman) : Ce très attendu film de Vikings, réalisé par Robert Eggers (The Lighthouse, The Witch), met en vedette une pléthore de grands noms : Alexandre Skarsgard, Nicole Kidman, Anya Taylor-Joy, Ethan Hawke, Willem Dafoe et la chanteuse Björk.

2- Tout partout à la fois (Everything Everywhere All at Once) : Michelle Yeoh joue une femme au bord de la crise de nerfs qui peine à remplir sa déclaration de revenus. L’humour déjanté des réalisateurs Daniel Scheinert et Daniel Kwan (Swiss Army Man) sera au centre de cette comédie d’action et de science-fiction aux multiples univers. (la sortie prévue en mars ayant été repoussée)

3-Norbourg : Françoi s Arnaud et Vincent-Guillaume Otis sont en vedette dans ce suspense financier (réalisé par Maxime Giroux) relatant la fraude scandaleuse et la chute vertigineuse de Norbourg, l’entreprise québécoise spécialisée en gestion de fonds de placement au début des années 2000.

4- Un talent en or massif (The Unbearable Weight of Massive Talent) : Nicolas Cage joue un acteur endetté qui se voit offrir un cachet inespéré pour faire une apparition à la fête pour l’anniversaire d’un grand fan milliardaire. Ce dernier baigne aussi dans des activités plutôt louches. Bref, les conditions seront réunies pour que ça dégénère. D’un rôle à l’autre, Cage ne se prend plus du tout au sérieux.

5- Tout s’est bien passé : François Ozon dirige Sophie Marceau et Géraldine Pailhas dans ce drame touchant, adapté du récit de la défunte Emmanuèle Bernheim et qui raconte comment un père de famille (formidable André Dussollier), sentant sa qualité de vie diminuer rapidement, demande à ses deux filles de l’aider à entamer les démarches afin d’obtenir l’aide médicale à mourir.

6- Les Animaux fantastiques 3 : les secrets de Dumbledore (Fantastic Beasts: The Secrets of Dumbledore). La saga pré-Harry Potter prend de plus en plus d’ampleur dans ce volet aux effets spéciaux grandiloquents nous amenant à une confrontation attendue entre Dumbledore (Jude Law) et Grindelwald (maintenant joué par Mads Mikkelsen).

7- Noémie dit oui : Vue dans La Déesse des mouches à feu, Kelly Depeault incarne la Noémie du titre dans un long métrage réalisé par Geneviève Albert. L’histoire, rappelant la série Fugueuse, est celle d’une adolescente qui, ayant fui un centre jeunesse, tombe sous le charme d’un jeune proxénète et qui par amour ira jusqu’à devenir escorte.

8- Eiffel : Romain Duris interprète celui qui donna son nom à la plus célèbre tour du monde. L’histoire se divise en deux dans ce drame biographique et historique. D’une part, elle pose son regard sur les dessous de la conception et de la construction de la tour et d’autre part, elle raconte la triste idylle de Gustave Eiffel avec Adrienne Bourgès (joué par Emma Mackey).

9- Ambulance : La nouveauté de Michael Bay, avec Jake Gyllenhaal en tête d’affiche, est une course poursuite à bord d’une ambulance en plein coeur de Los Angeles et qui fait suite à un braquage de banque évalué à 32 millions de dollars. La célèbre phrase « Silence, moteur, ça tourne, action! » prend ici tout son sens.

10- À plein temps : Ce deuxième long métrage du Québécois Éric Gravel (exilé en France depuis plusieurs années) se concentre sur le personnage de Julie (joué par l’excellente Laure Calamy) qui se démène pour joindre les deux bouts tout en élevant seule ses deux enfants. Une grève des transport en commun mettra à rude épreuve ses ambitions professionnelles.

Rendre les invisibles visibles

Réalisé par Emmanuel Carrère (auteur de L’Adversaire et de La Moustache qu’il a aussi réalisés), le drame Ouistreham, du nom d’une petite ville portuaire normande, met en scène Juliette Binoche dans le rôle d’une écrivaine et reporter, Marianne Winckler. Son personnage est au centre d’un récit ancré dans le cinéma social européen, un courant porté notamment par Stéphane Brizé, les frères Dardenne et Ken Loach. Dans cette adaptation du livre de Florence Aubenas intitulé Le Quai de Ouistreham, Marianne mène anonymement une enquête sur le milieu des femmes de ménage en se faisant engager dans un groupe appelé à travailler sur un traversier.

Accordant de nombreuses entrevues en janvier dernier pour la promotion du film, l’actrice a demandé régulièrement aux journalistes présents de répéter leurs questions. On la sent ainsi légèrement sur la défensive, car le débat autour de Ouistreham rejoint inévitablement celui du livre dont il tire son origine. Comment une écrivaine, ou ici une actrice, peut témoigner avec conviction d’un milieu qu’elle investit secrètement pour mieux ensuite retourner à sa vie d’avant, confortable et embourgeoisée diront les plus méchantes langues? Mais Juliette Binoche ne se défilera pas, défendant ce film qu’elle a depuis le début porté à bout de bras.

Le Clap : Juliette, le livre de Florence Aubenas a beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie voilà plus de dix ans. Comment êtes-vous arrivée au coeur de son adaptation pour le cinéma?

Juliette Binoche : Voilà quelques années, un réalisateur m’avait demandé si je voulais jouer cette journaliste, mais Florence Aubenas ne voulait pas vendre les droits d’adaptation. J’ai quand même terminé la lecture du livre et j’ai appelé Florence pour tenter de la convaincre de nous laisser faire le film. Elle a accepté avec comme seule condition qu’Emmanuel Carrère en fasse l’adaptation. J’ai alors contacté Emmanuel. Nous avons dîné tous ensemble à quelques reprises afin de se mettre d’accord sur l’ensemble de la production. Emmanuel s’est aussitôt mis au travail. Mais Florence et son éditeur continuaient à faire preuve de résistance, et ce, jusqu’à ce que je la rencontre par hasard au Festival de Cannes. Florence, se sentant peut-être coupable de retarder le projet, a fait son mea-culpa et donné son aval. L’éditeur du livre, lui, ne me voyait pas dans le rôle principal, au contraire d’Emmanuel évidemment. Il n’y a rien eu de facile mais heureusement, tout s’est arrangé. Le tournage a finalement eu lieu et a été des plus harmonieux. Et je dois également le préciser, Emmanuel a fait tout un travail d’adaptation et aussi de casting pour trouver les non-acteurs qui allaient jouer dans le film.

Emmanuel Carrère, auteur et réalisateur

Le Clap : Justement, comment travaille-t-on avec des actrices qui ne sont pas des professionnelles, qui ne viennent pas du milieu du cinéma et qui débutent à l’écran?

JB : Il faut les mettre en confiance et cette confiance, heureusement, elle était réciproque. Entrer dans le monde du cinéma, du jeu, elles ont aimé ça. Ensuite, il fallait travailler pour que l’intériorité de chacun des personnages passe à l’écran à travers ces femmes qu’elles incarnent. Il faut être patient. Le choix des actrices était parfait. Ce sont des personnages avec des ego assez forts. Il le fallait pour s’exposer ainsi à la caméra. Elles avaient toutes ces qualités qu’il fallait pour être crédibles à l’écran.

Le Clap : Comment s’est déroulée votre préparation pour un tel rôle?

JB : J’ai bâti mon interprétation comme un mélange entre la personnalité de Florence Aubenas et la mienne, en tenant compte de la vision d’Emmanuel. Je suis arrivée sur le tournage exténuée, grippée, j’étais en train de perdre mon père, j’étais dans un état second et sans le cacher, ça a servi le rôle. Mon but, c’était d’exposer la réalité de ces gens-là en étant avec eux. Emmanuel me déléguait tout l’aspect du jeu avec mes partenaires. J’ai pris cette responsabilité. Il n’y avait pas de défi d’actrice comme tel, car j’étais dans l’abnégation en m’occupant du travail des autres et en m’assurant de rendre les invisibles visibles. Il faut se réhumaniser, c’est le propos du film.

Le Clap : Le film ouvre un débat sur la situation précaire de ces travailleuses tout en montrant que ceux qui veulent les aider, peuvent être vus comme des nantis qui se font du capital sur leur dos, non?

JB : Quand j’ai fait Les Amants du Pont-Neuf, j’ai côtoyé les gens de la rue. Pour Camille Claudel 1915, j’ai été dans un hôpital psychiatrique pour avoir une référence intérieure, pour la transposer dans une oeuvre qui devient une autre réalité parce qu’on recrée le tout. Mais dans tout ça, il faut réussir à atteindre le spectateur. Les liens entre la réalité vécue et la transposition de l’oeuvre s’expriment dans une autre forme que le documentaire, soit la fiction, et il faut en tenir compte. Mais oui, certains peuvent y voir une sorte de trahison du réel. L’intention derrière le projet de Florence Aubenas, c’était de témoigner de ce que ces femmes vivaient au quotidien. Il faut le rappeler. Mais oui, Florence a gagné des sous avec son livre. Ça fait qu’on se pose des questions. Elle avait d’ailleurs peur que le film la fasse retomber dans une sorte de culpabilité. Ouistreham nous fait réfléchir sur le sentiment d’injustice dans la vie et sur la valeur de la condition humaine. Mon désir premier de concrétiser ce projet, d’en faire un film, vient de là.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2022.

Trio gagnant

Philippe Rebbot, Antoine Bertrand, Côme Levin

Le deuxième long métrage de Nadège Loiseau, Trois fois rien, prend l’affiche simultanément en France et au Québec à la mi-mars. Cette coproduction franco-canadienne met en vedette Antoine Bertrand, Philippe Rebbot et Côme Levin qui, tous trois, avaient été dirigés par la cinéaste dans sa réalisation précédente Le Petit Locataire (inédit au Québec) sortie en 2016. Dans cette nouvelle comédie dramatique, le trio d’acteurs interprète des itinérants qui ont trouvé refuge dans le bois de Vincennes en banlieue parisienne. Leurs destinées, devenues communes, prendront une drôle de tournure lorsqu’ils gagneront un lot de plus de 200 000 euros au loto. Mais évidemment, le bonheur au quotidien ne se résume pas à une somme d’argent, aussi élevée soit-elle. Nadège Loiseau nous offre quelques minutes de son temps pour nous parler de son film et du pari qui l’accompagne, soit d’en faire un succès alors qu’Antoine Bertrand, encore peu connu en France, en est la tête d’affiche.

Le Clap : Nadège, vos trois acteurs qui jouent Brindille, Casquette et La Flèche avaient joué sous votre direction dans votre premier long métrage qui mettait aussi et surtout en vedette Karin Viard. Qu’est-ce qui vous a poussé à les réunir devant votre caméra à nouveau tout en leur donnant des rôles de plus grande importance?

Nadège Loiseau : L’envie de refaire un film avec eux est né littéralement sur le plateau du Petit Locataire. Ils ont tous les trois une énergie physique incroyable et vraiment très différente. Je suis très rattaché au corps des acteurs à l’écran et ce qu’ils en font. Ici, on voit bien qu’ils se complètent à merveille. Le défi, ici, dans le registre de la comédie, c’était qu’il fallait qu’ils apprennent à danser une valse à trois et ça ce n’est pas évident. L’enjeu, c’est que les trois existent à l’écran, que chacun serve la soupe pour que l’autre soit mis en valeur, et ce, à tour de rôle. Heureusement, cette volonté était bien là pour chacun d’eux.

Nadège Loiseau, réalisatrice.

Le Clap : Les trois acteurs se complètent physiquement et ils ont des têtes et des caractères très différents. Antoine a une tête de Québécois, Philippe de Français, et Côme, il a définitivement une tête pour jouer dans Trainspotting, non?

NL : Ha! Ha! Ha! Absolument. Côme a une tête de Gallois, il a d’ailleurs des origines franco-américaines.

Le Clap : Plus le récit avance dans votre film, plus le personnage d’Antoine, soit Brindille, prend de l’importance. C’est un risque d’en faire votre vedette principale, car même s’il a tourné quelques films et que Starbuck a été un grand succès, il n’est pas encore considéré comme une star en France aux yeux et du public et des médias.

NL : C’est vrai, mais ce film ne pouvait être fait qu’avec Antoine dans le rôle de Brindille. Le budget du film n’était pas élevé et la pression était donc moindre pour avoir un casting flamboyant. Heureusement car pour moi, la présence d’Antoine en tête d’affiche n’était pas négociable. Monter un long métrage avec Antoine, c’est une gageure et la coproduction avec le Québec a aidé à concrétiser le tout.

Le Clap : L’accent d’Antoine n’est pas camouflé, il parle québécois, naturellement, comme il se doit. C’est encore rare la mise en évidence des accents régionaux et étrangers dans le cinéma français.

NL : En France, maintenant, on est prêt, je crois à accueillir, l’accent québécois. Je viens du nord de la France et on m’a fait remarquer rapidement, quand je suis arrivée à Paris, que j’avais un drôle d’accent. Je suis fan des langues et hélas les accents ont de la difficulté à exister au cinéma français. Pourtant les accents, c’est musical, ça raconte un pays, une région, et c’est important. Et Brindille, il doit garder son accent québécois sans pour autant que l’histoire soit celle d’un Québécois à Paris. On est ailleurs. Antoine lui se marre avec son accent quand il vient à Paris. Et nous, on se marre avec lui.

Le Clap : Le sujet principal du long métrage, et il faut en parler, c’est l’itinérance et les SDF. C’est un sujet qui vous tenait à coeur.

NL : Oh oui, le sujet me bouleverse et le regard qu’on pose sur ces gens sans domicile fixe ou encore celui qu’on n’ose pas poser, c’est ce qui est troublant. Même si le visage typique du SDF a beaucoup changé depuis quelques années en France, notamment à cause de l’immigration, j’ai été à même de connaître ce phénomène, car j’ai vécu à côté du bois de Vincennes où plusieurs s’y trouvent, dans des campings de fortune. J’ai rencontré ces gars-là qui ont été mes voisins et qui m’invitaient à prendre un café avec eux. Il y avait 200 000 sans-abris quand j’ai commencé à plancher sur le scénario voilà cinq ans. Aujourd’hui, ils sont 300 000 en France. Ce phénomène, inévitablement et heureusement, fait partie du débat qui va accompagner la sortie du film en salle. Il n’y a pas un message angélique dans mon récit, mais il faut réaliser que les itinérants ont chacun leur propre histoire et qu’il faut s’y intéresser. Je ne voulais pas rire d’eux, mais rire avec eux pour que notre regard ne soit pas au-dessus d’eux mais bien à leur hauteur. Avec le rire, mon film, je l’espère, donnera envie de ne plus les quitter du regard.

Viande froide au grand écran

Réalisé par le comédien, humoriste et réalisateur Fabrice Ébroué, Barbaque raconte les aventures de Vincent et Sophie qui tiennent une petite boucherie au Havre et qui forment un couple au bord de la rupture. Mais lorsqu’un incident dramatique les amène à mettre sur les tablettes une drôle de viande froide qu’ils appellent le jambon d’Iran, les ventes décollent, les clients font la file et leur amour retrouve sa vigueur d’antan. Mais le succès de ce jambon les entraîne dans une spirale sanglante inattendue.

Marina Foïs (L’Atelier, Polisse) est en vedette aux côtés du cinéaste dans cette comédie absurde, loufoque, romantique et gore à la fois. Rencontrée récemment pour la promotion du film qui arrive sur nos écrans en mars, l’actrice a donné des détails sur Barbaque ainsi que sur ses nombreux prochains projets au cinéma.

Le Clap : Marina, comment êtes-vous arrivée sur ce projet de comédie très singulière?

Marina Foïs : Fabrice m’a envoyé le scénario par la poste et le récit m’a beaucoup fait rire. Malgré mes débuts en humour avec la troupe les Robins des bois, j’ai fait très peu de comédie dans ma carrière, alors quand un scénario provoque une telle réaction chez moi, ça m’incite à dire oui. On pense parfois à moi pour des comédies, mais je suis difficile. Je cherche l’originalité du projet ou encore une histoire absurde qui me plaira et c’était totalement le cas avec Barbaque. En plus, ce qui était séduisant avec ce film, c’est que ça frisait la comédie romantique à travers un couple qui va se reconstruire en vivant une véritable histoire meurtrière. Bref, c’est un mélange de gore et de romantisme, et ça, c’est rare!

Le Clap : Le film se moque de beaucoup de choses liées au militantisme d’aujourd’hui dont une frange, plus radicale, s’en prend aux petites boucheries, petits restaurants et consommateurs de viande dans une ère où le véganisme est devenu un mode de vie pour bien des gens. Est-ce délicat de faire de l’humour avec un sujet comme celui-là?

MF : Je ne crois pas que ce soit si délicat, car Barbaque n’est pas un film à charge, ni contre les végétariens, ni à l’inverse vis-à-vis ceux qui sont carnivores. Il faut défendre les animaux et la planète, ça oui! Après, sur la manière dont on le fait, il y a matière à discussion surtout s’il y a de la violence. Le problème, c’est le manque de nuance et Barbaque, comme film, mise sur l’humour ironique. C’est salutaire l’humour. De plus, dans tout ça, il faut faire une différence entre les boucheries industrielles et les gens qui maltraitent les animaux d’un côté et les plus petits producteurs et éleveurs de l’autre.

Le Clap : Une comédie, c’est une mécanique en soi. Quand on ajoute des effets gores pour faire de l’humour, est-ce que ça change la dynamique sur le plateau car il faut le dire, le film, bien qu’hilarant, est sanglant?

MF : La comédie, c’est du rythme, de la précision, de la rigueur. Sur le plateau de Barbaque, il y avait des scènes très drôles à faire à cause de l’aspect gore effectivement, et ça nous amenait à rigoler, disons différemment, comme on peut le faire à un enterrement. De mon côté, j’ai surtout pris plaisir à interpréter Sophie, une manipulatrice, maline et cruelle. C’est ce qui la rend si intéressante, c’est elle qui insuffle de la vie dans ce couple rempli d’amertume.

Le Clap : Les histoires de boucherie dans le cinéma français, je pense au film Le Boucher de Claude Chabrol ou encore à Carne et Seul contre tous de Gaspar Noé, sont toujours un peu, voire très malsaines, non?

MF : Ha! Ha! Ce n’est pas faux. Les boucheries, c’est un décor particulier et il faut croire que c’est très inspirant pour des cinéastes.

Le Clap : En regardant votre feuille de route, je vois que les tournages s’enfilent à la vitesse de l’éclair. Votre rythme de travail est effarant.

MF : C’est vrai, j’ai beaucoup tourné, souvent trois ou quatre films par an. L’année qui vient ne fera pas exception parce qu’on me verra avec Denis Ménochet dans un suspense rural, As bestas, du talentueux réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen. Puis, il y aussi eu le tournage de L’Année du requin avec Anthony Bajon, réalisé par les frères Boukherma. C’est une histoire incroyable, une sorte de remake de Jaws, à la fois film de genre et drame social inspiré par le cinéma asiatique et qui profite d’une réelle liberté formelle dans sa conception. Enfin, il y a Cet été-là d’Éric Lartigau où je joue aux côtés de Gael García Bernal et Chiara Mastroianni. Mais bon, là, j’avoue qu’il faut que je pense à ralentir tout ça un peu.

Cette entrevue a été réalisée sur invitation, dans le cadre des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2022.

Les dix films de mars 2022

Au menu du mois de mars, plusieurs curiosités qui pourraient nous surprendre, dont la romance historique Mothering Sunday avec Colin Firth et du côté de la France, sur fond de triangle amoureux, la nouvelle réalisation de Nicole Garcia intitulée Les Amants avec Pierre Niney. Il y aura aussi les sorties de Memory Box (coproduit avec le Québec et le Liban) et de Louloute, une comédie dramatique avec la talentueuse Laure Calamy (Antoinette dans les Cévennes). Les amateurs d’action, de personnages balaises ou de comédies se rabattront sur Opération Fortune de Guy Ritchie ou sur le tandem formé de Sandra Bullock et Channing Tatum dans The Lost City, film d’aventure où toute subtilité semble bannie. Au-delà de ces titres, voici les dix films qui, selon moi, se démarquent ce mois-ci dans l’agenda.

NDLR : Ce texte de blogue est dédié à la mémoire de Serge Pallascio récemment décédé. Serge a collaboré durant des années au Magazine Le Clap. Sa grande cinéphilie et sa curiosité pour le travail des artisans du septième art émanaient de ses dizaines d’entretiens menés dans le cadre de la chronique Le Cinéma vu par. Nos plus sincères condoléances à tous ses proches.

1- Le Batman (The Batman) : Robert Pattinson a été choisi pour incarner cette nouvelle mouture du super-héros masqué dans une version qu’on nous présente comme étant plus sombre que les plus récentes productions DC avec Ben Affleck. Le Sphinx, joué par Paul Dano, La femme chat interprétée par Zoë Kravitz et le Pingouin, incarné par Colin Farrell, sont appelés à être les super-vilains de service dans ce film réalisé par Matt Reeves (Cloverfield).

2- X : En plein coeur du Texas, un vieux couple accueille dans sa demeure l’équipe de tournage d’un film porno. Dès la tombée de la nuit, tout va dégénérer complètement. Réalisé par Ti West (The House of the Devil), X serait le film d’horreur à voir ce mois-ci.

3- Ouistreham : Juliette Binoche se retrouve au coeur de ce drame social adaptant l’essai de Florence Aubenas. L’écrivain Emmanuel Carrère (La Moustache, L’Adversaire) endosse le rôle de réalisateur pour mettre en scène ce récit sur une autrice qui se fait engager comme femme de ménage pour bosser sur les traversiers en Normandie. Sa mission vise à témoigner, dans un livre à paraître, du quotidien difficile vécu par des femmes dont la précarité économique et les conditions de travail sont trop peu connues.

4- Barbaque : Marina Foïs et Fabrice Éboué (aussi réalisateur) forment un couple qui tient une boucherie dans la cité du Havre. Leur commerce connaîtra un succès boeuf le jour où il se mettront à vendre du « jambon iranien ». Mais quelle est la recette secrète de ce jambon qui, bien que leur apportant une clientèle inespérée, pourrait aussi les mener à leur propre perte. Humour gore, absurde et politiquement incorrect au menu.

5- Jockey : On dit le plus grand bien de ce drame mettant en vedette Clifton Collins Jr., acteur sous-estimé. Il interprète ici le rôle d’un jockey au bord de la retraite qui entend participer à une ultime compétition au moment où il découvre qu’un autre cavalier pourrait être son fils.

6- Le Tailleur (The Outfit) : Mark Rylance incarne un tailleur londonien exilé à Chicago qui tient un petit commerce spécialisé dans les vêtements faits sur mesure. Sa clientèle aussi aisée que mafieuse pourrait cependant rapidement faire de lui un complice de ce milieu criminel et retors.

7- Trois fois rien : Antoine Bertrand fait équipe avec Philippe Rebbot et Côme Levin pour former un trio de sans-abris qui gagnent inopinément une fortune au loto et qui doivent trouver une solution rapide afin de pouvoir légalement encaisser cette somme inespérée qui les sortira de la pauvreté. Comédie française de Nadège Loiseau où l’ex-Bougon aura l’occasion d’en faire des tonnes.

Trois fois rien

8- Un monde : La réalisatrice française Laura Wandel nous propose un film rempli d’émotions où un frère et une soeur deviennent les pierres angulaires d’une réflexion sur l’intimidation chez les enfants des écoles primaires. Un monde est un long métrage puissant et douloureux à la fois, filmé à hauteur d’enfants. À voir!

9- Nouveau-Québec : Christine Beaulieu joue le rôle de Sophie qui se rend à Schefferville, avec son amoureux, pour récupérer les cendres de son père décédé et régler les détails entourant la vente de son chalet. Mais un incident dramatique survient et la force à rester sur place plus longtemps que prévu, ce qui l’amènera à découvrir des choses étonnantes et à faire de l’ordre dans sa vie. Un film réalisé par Sarah Fortin.

10- Tout partout à la fois (Everything Everywhere All at Once) : Michelle Yeoh joue une femme au bord de la crise de nerfs qui peine à remplir sa déclaration de revenus. L’humour déjanté des réalisateurs Daniel Scheinert et Daniel Kwan (Swiss Army Man) sera au centre de cette comédie d’action et de science-fiction aux multiples univers.

L’événement

Anamaria Vartolomei dans L’Événement

Le film français L’Événement, réalisé par Audrey Diwan, a fait sensation en 2021, gagnant le Lion d’or à la plus récente édition de la Mostra de Venise. Il arrive enfin sur nos écrans ce mois-ci. Le long métrage tire son origine du roman autobiographique d’Annie Ernaux publié en 2000. Le récit retrace comment, dans la France du début des années 60, l’écrivaine alors toute jeune étudiante universitaire, doit trouver une façon pour se faire avorter alors que la chose est encore illégale au pays. Audrey Diwan, aussi réalisatrice de Mais vous êtes fous et scénariste de Bac Nord, nous donne des détails sur cette deuxième réalisation, un film concocté avec intelligence et sensibilité, porté par la formidable performance d’Anamaria Vartolomei dans le rôle principal.

Le Clap : Audrey, votre film se déroule en 1963 et permet de remettre en contexte une époque pas si lointaine où des changements sociaux majeurs étaient nombreux à poindre à l’horizon.

Audrey Diwan : Oui, à ce moment, la jeunesse française était en train de se constituer en tant que corps social distinct, d’affirmer sa voix. C’est particulier de s’imaginer tous ces jeunes de vingt ans tentant de se rapprocher et de s’émanciper dans un cadre social encore très rigide où il était interdit de se toucher. Écrire et mettre en scène ce film, c’est à la fois raconter l’interdit et le désir.

Audrey Diwan, réalisatrice, tenant le Lion d’or remporté à Mostra de Venise.

Le Clap : Remonter dans le temps, c’est inévitablement faire des découvertes sur la société de l’époque et la façon dont l’avortement était vu. C’était un tabou énorme.

AD : J’ai été très surprise par ce phénomène d’autant plus que j’ai moi-même déjà avorté. Le livre d’Annie Ernaux n’est pas son plus connu. Sa sortie a été assez confidentielle. En me plongeant entièrement dans le bouquin et dans cette époque, j’ai réalisé que je ne connaissais pas grand-chose à l’avortement clandestin. J’ai constaté l’ampleur de ma méconnaissance sur le sujet. La réalité était brutale. Elle l’est encore, car elle nous amène à nous interroger à nouveau sur ce qui se passe dans le monde, là où l’avortement est encore interdit du moins dans des dizaines de pays. J’ai discuté longuement avec Annie Ernaux lors de l’écriture du film et son parcours m’a impressionnée. Elle venait d’un milieu prolétaire, de la campagne, mais elle s’est rendue à l’université, elle a traversé les époques et les barrières de classes. Son histoire, c’est aussi celle d’une femme qui trouve et fait sa place dans la société.

Le Clap : Anamaria Vartolomei est d’une grande justesse dans le rôle d’Anne. Comment a-t-elle obtenu le rôle?

AD : Je travaille avec une excellente directrice de casting qui savait que je voulais une jeune actrice qui puisse oublier la caméra, car mon tournage allait être immersif et chorégraphique à la fois. Il fallait trouver un savoir-faire naturel à l’écran et Anamaria l’avait d’instinct en nous offrant un jeu minimaliste. Son personnage étudie les lettres, la littérature, il fallait quelqu’un qui maîtrise le texte et les mots. Chose qu’elle savait faire à la perfection.

Sandrine Bonnaire et Anamaria Vartolomei

Le Clap : Sandrine Bonnaire apparaît dans un rôle secondaire dans votre film. C’est une belle faveur qu’elle vous accorde.

AD : Qu’elle accepte un second rôle démontre son intelligence et sa grande humilité. C’est la marque des grandes actrices. Et ce qui est drôle, c’est que Sans toit ni loi, qui a marqué sa carrière de comédienne, a aussi gagné le Lion d’or en 1985. Mais surtout, c’est que cette oeuvre signée Agnès Varda nous servait de matrice lors du tournage. J’ai montré ce film à Anamaria pour qu’elle s’inspire du sentiment de liberté qui s’en dégage, pour qu’elle constate à quel point ce personnage joué par Sandrine est très vertical dans sa façon d’être et d’apparaître à l’écran.

Le Clap : En 2021, Titane et L’Événement ont été les deux films français les plus salués par les critiques et les festivals à l’international. Les deux sont réalisés par des femmes, Julia Ducournau et vous. Symboliquement, c’est un beau hasard.

AD : Oui, mais j’en fais une lecture toute personnelle et particulière. Julia et moi, nos films du moins, représentent une industrie qui désarme très lentement sa méfiance envers des réalisatrices qui ont un point de vue, voire un parti pris, à mettre de l’avant au grand écran. Et cette méfiance, pour l’atténuer, c’est un processus qui est long, très long. Seulement un quart des films européens sont actuellement réalisés par des femmes. J’espère que nous sommes les nouveaux rouages permettant de désamorcer ce système et cette méfiance petit à petit.

Cette entrevue a été réalisée dans le cadre des Rendez-vous du cinéma d’UniFrance 2022.